Les crises financières : une mise en perspective historique
article publié le 8/09/2008
auteur-e(s) : Isaac Johsua

Nous pouvons distinguer, rappelons-le, deux grands modes de financement, le financement direct et l’intermédiation bancaire. Alors que les titres (actions ou obligations) sont supposés mettre en contact direct apporteurs et utilisateurs des fonds (financement direct), la banque s’interpose, fait écran en quelque sorte, entre des déposants et les débiteurs à qui elle a accordé des crédits (intermédiation bancaire). Banques et investisseurs institutionnels (Sicav, etc., ) collectent des fonds et réalisent des placements, gérant la masse grandissante des titres qui suit l’essor du financement direct. Les Bourses de valeurs sont surtout des lieux d’évaluation et de commercialisation des titres émis.


 1) La finance et la crise financière

Marx distingue deux circuits, au travers desquels le même capital dépouille une ancienne forme, puis adopte une nouvelle, pour pouvoir ensuite mieux recommencer l’ensemble du cycle. Le premier est A – P - A’, où A est le capital argent, P le capital de production (décomposé en moyens de production et force de travail) et A’ le capital argent résultant de la vente de la production. A’ est plus grand que A, la différence étant la plus-value (que nous pouvons considérer ici comme équivalente au profit, pour simplifier) une plus-value qui ne peut être obtenue que dans l’acte de production. Le second circuit du capital est A – A’, où la mise de fonds initiale débouche directement sur un accroissement de valeur, comme c’est le cas du capital de prêt, porteur d’intérêts. Dans la mesure où, à l’échelle sociale, un gonflement de valeur du capital ne peut avoir pour origine que l’exploitation de la force de travail (donc, la production) le circuit A – A’ne peut procéder que par ponction sur celui de la production.

Le fond de l’affaire, c’est l’unité et la contradiction entre les deux formules. Unité, car le capital n’est accumulé qu’en vue de son accroissement (A – A’), mais (à une échelle sociale) il ne peut obtenir cet accroissement qu’en produisant, soit (A – P – A’). Contradiction, car le capital tend en permanence vers A – A’, qui est son idéal (celui de la multiplication des petits pains) [1], mais est constamment ramené vers A – P – A’ (qui exprime la nécessité terrestre de la production). Le capital de prêt est la forme la plus pure du capital (l’aveu que le capital n’est là que pour fructifier) et, en même temps, sa forme la plus dévoyée, parce qu’il est socialement impossible d’obtenir une plus-value sans passer par la production. Or, le détour par la production est long, risqué et implique un effort permanent.

La plus forte pente du système c’est A – A’, une pente sur laquelle il est constamment entraîné, celle de l’autonomisation de la finance et des bulles spéculatives. Cependant, de même qu’une montgolfière peut s’élever haut dans les airs, mais demeure inévitablement rattachée au sol, il y a une force de rappel : la production sociale. Nous avons donc une contradiction permanente entre la tendance à l’autonomisation de la finance et la nécessité constamment rappelée d’une production, entre le rêve de la bulle et les froides réalités de la production.

Deux conclusions découlent des développements précédents. La première est que la finance est un Janus, tout à la fois productive et parasitaire. En effet, on doit inévitablement passer par le capital argent pour produire ; mais le circuit vers lequel le capital louche est celui où, par une sorte de magie, la valeur se gonfle d’elle-même. La deuxième conclusion est : qui dit finance dit possibilité de la crise financière. La spéculation et ses excès doivent être dénoncés. Mais la possibilité de la crise financière résulte de l’existence même d’un système financier. Ainsi, la crise capitaliste se dédouble : nous avons une crise réelle, comme par le passé, mais aussi, en plus, une crise de la sphère proprement financière, avec, de surcroît, la possibilité d’allers et retours entre l’une et l’autre (comme nous l’observons aujourd’hui).

 2) Historicité de la crise financière.

Il y a des phases différentes de l’économie réelle capitaliste ; à chacune de ces phases correspond une finance déterminée, donc une crise financière déterminée.

L’existence d’un appareil financier développé est historiquement bien plus récente qu’on ne l’imagine. Les titres n’ont été pendant longtemps que ceux de la dette publique. Quand ils ont été complétés par des émissions de sociétés, il s’est agi de compagnies ferroviaires (entre les années 1840 et 1870) et les versements qu’elles effectuaient étaient souvent garantis par les Etats, ce qui rapprochait leur régime de celui des rentes d’Etat. Les émissions non garanties d’autres sociétés ne sont intervenues que dans un troisième temps, et à une échelle bien plus réduite qu’on ne l’imagine. Au 19e siècle et encore au début du 20e siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, une grande partie des investissements de l’industrie des pays développés était autofinancée. Les fonds pour les entreprises nouvellement créées étaient rarement constitués par appel au marché financier. Ils étaient surtout fournis par les fondateurs, leur famille, de riches notabilités, des amis ou des connaissances. Tout cela valait aussi pour le plus avancé d’entre les pays développés de l’époque, le Royaume-Uni. La possibilité de crises financières majeures en était réduite d’autant.

Dans un ordre historique, nous avons :
- La banque, première forme de la collectivisation de l’épargne. Les deux crises bancaires sont la crise de liquidité et la crise de rentabilité, laquelle peut prendre la forme extrême d’une crise de solvabilité.
- A chaque étape du capitalisme correspondent des formes financières adaptées. Il faut rassembler des capitaux de plus en plus importants pour lancer une production industrielle ou créer de grands moyens de transport, les fortunes familiales n’y suffisent plus : d’où la création des sociétés par actions [2]. Mais, à chaque forme financière nouvelle, une forme de crise nouvelle : bancaire avec la banque, boursière avec les sociétés par actions. Avec la crise boursière la contradiction va (à nouveau) se cristalliser sous la forme du dédoublement : capital réel et capital « fictif » (l’expression est de Marx). Le capital réel est celui investi dans la production, sous la forme de machines, bâtiments, etc. Le capital fictif n’est constitué que de représentations d’un capital (les actions). Marx parle à son sujet de capital illusoire ou de chiffons de papier. Tout en maintenant le passage productif (car, à une échelle sociale, il est inévitable) le capitaliste va constamment chercher à l’éviter, à se rapprocher de A - A’. Capital réel et capital fictif sont à la fois les mêmes (le second est censé n’être rien d’autre que l’image du premier, sous une autre forme) et à la fois parfaitement opposés : l’un (réel) immobilisé, l’autre (fictif) liquide. Ainsi le capitaliste pense n’être plus lié au capital réel et aux vicissitudes de la production. Tout en s’appuyant dessus (car il faut bien extraire la plus-value, source de tout profit), il s’en dégage et peut courir après son utopie : gagner en valeur par la seule magie de la valeur s’enfantant elle-même. Le capital fictif ouvre la voie à la bulle spéculative, ce qui ne veut pas dire qu’il en crée une à tout moment.

- La première mondialisation (celle du dernier tiers du 19ème siècle) est une mondialisation des échanges. La mondialisation actuelle est celle du capital productif. D’où, de grandes différences en ce qui concerne les formes de la finance. Au 19ème siècle, nous notons le rôle prépondérant de la banque, et, en matière de financement direct, la place des obligations (des placements de portefeuille [3]) et des prêts aux autorités publiques (prêts liés à l’équipement des pays neufs : Etats-Unis, Australie, Argentine, etc.). Aujourd’hui, nous notons le recul de l’intermédiation bancaire, l’explosion d’autres formes de collectivisation de l’épargne (fonds d’investissement, etc.), la prépondérance des actions et de l’investissement direct à l’étranger. Chaque mondialisation génère des formes de crise financière spécifiques : aujourd’hui il s’agirait plutôt de crises boursières (cf. celle de la « nouvelle économie ») et plutôt de crises bancaires au 19ème, mais des crises bancaires liées à des placements inconsidérés dans les pays neufs de l’époque.

 3) Addition des crises financières et différenciation de l’arbre financier

Addition : dans l’appareil financier, rien n’est jamais vraiment oublié, les nouvelles innovations s’ajoutent aux anciennes, on assiste à un empilement des crises (bancaire, boursière, etc.). C’est pourquoi chaque crise financière est toujours à la fois du neuf (par exemple, pour la crise actuelle, le titrisation des créances…) et à la fois un recommencement. C’est ainsi que la crise de l’Asie du sud-est de 1997 peut assez facilement se comparer à certaines des crises de la fin du 19ème siècle.

La différenciation financière : l’arbre financier étend ses branches, couvre plus d’espace, mais devient de ce fait même plus complexe, donc plus fragile. Propagation de la crise le long des branches de l’arbre. On observe un effet « domino » (une crise du même type s’étend, gagne en surface), mais aussi un effet « rebondissement », où l’on passe d’une crise financière d’un certain type à une autre crise financière, d’un autre type.

 4) La crise de 1929

Examinons pour finir la crise de 1929 [4], comme illustration de l’ensemble des développements précédents. En effet, la grande crise est la reine des crises aussi en tant que crise financière. Elle est un condensé de toutes les crises, mais également un condensé de toutes les crises financières. Déjà, pour commencer, nous pouvons noter que toutes les crises financières sont présentes. Crise boursière, bien sûr. Mais aussi bancaire, avec l’Allemagne (panique bancaire générale le 13 juillet 31, fermeture de toutes les banques le 14) et les Etats-Unis (3 vagues de crises bancaires, la première débutant en octobre 30, la deuxième en juin 31, la troisième au dernier trimestre 32. Cette vague culmine avec la fermeture de toutes les banques le 6 mars 1933). Crise des changes (chute de la livre le 21 septembre 1931, chute du dollar le 6 mars 33). Brusques mouvements de capitaux (retour au pays des capitaux US à partir du deuxième semestre 30). Défaut des Etats à partir de 31.

La grande crise nous offre une extraordinaire illustration de la propagation des crises financières. Première forme de cette propagation : l’effet « domino ». La crise bancaire autrichienne (chute le 8 mai 1931 de la Creditanstalt) débouche sur la crise bancaire allemande (chute de la Danat le 13 juillet 31), puis sur la deuxième vague de la crise bancaire américaine. Autre effet domino, avec la crise des changes : chute du schilling autrichien (mai 31), qui débouche sur la chute du Reischsmark (le 14 juillet 1931, contrôle des changes, la libre convertibilité du reichsmark est suspendue), puis sur la chute de la livre (convertibilité-or suspendue le 21 septembre 31).

Deuxième forme de cette propagation : rebondissement, où l’on passe d’une crise financière d’un certain type à une autre crise financière, d’un autre type. Par exemple, les brusques mouvements de capitaux américains (deuxième semestre 30), qui débouchent sur les défauts en cascade des Etats (surtout ceux d’Amérique latine).

Mais l’élément le plus impressionnant est la violence de l’impact des crises financières sur l’économie réelle.

Ainsi, aux Etats-Unis, pour le fameux krach boursier d’octobre 29. En réalité, le sommet de l’activité est situé en août 29 : il précède donc le krach. Mais la production industrielle était seulement stagnante avant octobre : à partir d’octobre, la chute s’installe, puis accélère brutalement. Bien qu’il ne soit pas au point de départ de la dépression, le krach a donc contribué à transformer une simple récession en grande crise.

De même en ce qui concerne le rôle de la crise bancaire allemande : alors que la production industrielle avait diminué au rythme mensuel moyen de -1,3% d’avril 1929 à mai 1931 (date de la grande crise bancaire), on passe à -3,4% de juin à décembre 1931 (l’allure de la chute est brusquement multipliée par 2,6).

Aux Etats-Unis, les crises bancaires des années 1931 à 1933 ont eu, au total, un effet important sur la spirale dépressive américaine, l’aggravant, la prolongeant. Ces crises permettent d’expliquer les points d’inflexion de la courbe de la production industrielle, mais également ceux des autres séries "physiques" mensuelles particulièrement sensibles à la conjoncture, telles que le volume des marchandises transportées par rail ou l’indice des ventes des grands magasins.

L’effet des crises des changes a été considérable. Ainsi en a-t-il été pour la chute de la livre sterling, car elle a signifié un coup terrible porté à la confiance ; elle a entraîné des chutes de prix généralisées, des pressions déflationnistes universelles, des hausses malvenues de taux d’escompte de certaines banques centrales, la multiplication de mesures protectionnistes. De même, quand, après la livre, cela a été au tour du dollar d’être menacé, les conséquences sur l’économie réelle ont été importantes : en pleine crise, pour défendre la parité-or du dollar, le taux de la Fed, abaissé à 1,5% le 8 mai 1931, est brutalement porté à 2,5% le 9 octobre 1931, puis encore à 3,5% le 16 du même mois ; il sera ensuite maintenu à 3,5% jusqu’en février 1932.

Au total, de tous les maux financiers, la grande crise met en évidence la nette prédominance de la crise bancaire.

En conclusion, nous tirons deux leçons de cette mise en perspective. La première est que, s’il est bon de dénoncer les excès de la spéculation, il faut élargir le propos et se donner pour objectif une maîtrise générale de la finance, car celle-ci porte en elle la tempête. La deuxième leçon est qu’il faut soigner au premier chef l’économie réelle, car (comme les développements sur l’historicité l’ont montré) la finance ne peut qu’être malade si l’économie réelle l’est.

Notes

[1] Avec le capital porteur d’intérêt, "le capital semble être la source mystérieuse et créant d’elle-même l’intérêt, son propre accroissement", dit Marx, Le Capital, L. III, T. 2 1970 : 56.

[2] "C’est là la suppression du capital en tant que propriété privée à l’intérieur des limites du mode de production capitaliste lui-même", avait dit Marx, traitant des sociétés par actions (Le Capital, L. III, T. 2 1970 : 102).

[3] Rappelons que les placements de portefeuille sont des investissements à l’étranger qui ne visent pas à acquérir une influence sur la gestion d’une entreprise mais ont pour seul objectif le rendement des fonds placés.

[4] Pour plus de détails sur la grande crise, je me permets de renvoyer à I. Johsua, La crise de 1929 et l’émergence américaine, PUF, 1999.


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^ Supports d’intervention 2008

Documents joints
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Les auteur(e)(s)
Isaac Johsua
18/11 : La face cachée des banques
4/11 : Claude Lévi-Strauss : un “régime d'empoisonnement”
26/10 : Copenhague : L'Ultimatum Climatique
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