"Directive retour" : la directive de la honte
article publié le 18/07/2008

Si beaucoup, sur la planète, travaillent à y construire un "autre monde", les puissants et ceux qui se prétendent les représentants des peuples, en réalité, les enfoncent dans la barbarie la plus immonde.
On lira ici trois textes relatifs à ce qui restera connu sous le nom qui lui convient le mieux, "la directive de la honte". Ce texte, dit "Directive retour", adopté par les ministres de l’intérieur de l’Union européenne, a été votée à une large majorité par le Parlement européen ; seule une partie de la gauche a voté contre !
- La déclaration d’Attac-France ;
- Un texte d’Edwy Plenel paru dans Le Soir ;
- La très belle, émouvante et juste lettre du Président de la République de Bolivie , Evo Morales, à l’Union européenne.

Peut-on rappeler ces vers de Louis Aragon pour, tout à la fois, manifester notre horreur et le sens de notre combat ?

Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais, je voyais l’avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porté sur nos rivages
[...]
Un jour pourtant, un jour viendra couleur d’orange
Un jour de palme, un jour de feuillages au front
Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

 La déclaration d’Attac-France

 Lettre d’ Evo Morales à l’ Union européenne

Mercredi 11 juin 2008,

Jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, l’Europe était un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’Europe partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes européens et à la persécution des minorités ethniques.

Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de la dite “directive retour”. Ce texte, validé le 5 juin passé par les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je perçois qu’il durcit de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quelque ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.

Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l’Amérique. Comme par exemple dans le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIe et le XIXe siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés.

Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants viennent dans l’Union européenne pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent les emplois de travaux publics, dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’UE.

Pour nous, nos émigrants représentent l’aide au développement que les Européens ne nous donnent pas – vu que peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0,7% du PIB d’aide au développement. L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10% de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliards de dollars), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

Il apparait que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et, de manière marginale, aussi pour nous du Tiers-Monde, vu que nous perdons des millions de personnes de main-d’œuvre qualifiée en laquelle, d’une manière ou d’une autre, nos États, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

Il est regrettable que le projet de “directive retour” complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque État ou groupe d’États puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à 18 mois avant leur expulsion – ou “éloignement” selon le terme de la directive. 18 mois ! Sans procès ni justice ! Tel qu’il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce :

“1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.

2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.”

Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides. Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier, dont l’immense majorité travaille et s’intègre depuis des années ? De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la “liberté de circuler”, la protection contre les emprisonnements arbitraires ?

Parallèlement, l’Union européenne tente de convaincre la Communauté Andine des Nations (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou) de signer un “Accord d’association” qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les États-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la “protection juridique”, on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisés le Jour des travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la “sécurité juridique” pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ?

Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement… Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques.

Dans ces conditions, si cette “directive retour” devait être approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité. Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés globales : le réchauffement global, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvée le texte de la “directive retour”. Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos “politiques d’intégration” comme vous avez échoué avec votre supposée “mission civilisatrice” du temps des colonies.

Recevez tous, autorités, eurodéputés, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier notre solidarité envers tous les “clandestins”.

Evo Morales Ayma

Président de la République de Bolivie (traduction - Juin 2008)

 Cette Europe qui nous fait honte, par Edwy Plenel

Edwy Plenel, Journaliste
LE SOIR, vendredi 20 juin 2008, 08:56

L’Europe politique est née d’une lucidité. Du regard de démocrates et d’humanistes européens sur l’histoire de leur continent, sur ses rêves et ses folies, ses merveilles et ses catastrophes. Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, ce sont des Européens, notamment le juriste français René Cassin, résistant de la première heure dans cette France libre qui était alors immigrée précaire en Grande-Bretagne, qui ont dessiné un nouvel horizon universaliste. Ils ont d’emblée placé la barre très haut, sachant d’expérience douloureuse qu’aucune grande civilisation ou grande nation n’est à l’abri du pire. Car ils ne pouvaient plus se raconter d’histoires, croire que les démocraties sont éternelles ou prétendre que la culture est un antidote à la sauvagerie : l’Europe dont ils sortaient, et qu’ils voulaient faire oublier en en refondant une autre, avait bel et bien enfanté ces nouvelles barbaries modernes qui eurent partie liée, l’impérialisme et le nazisme, des massacres coloniaux au génocide juif.

Cette lucidité fut inscrite dans le marbre, celui de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée et proclamée le 10 décembre 1948. « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde » : ainsi commence le préambule de ce texte fondamental que la majorité des parlementaires, des commissaires et des gouvernements européens ne semblent plus connaître, soixante après sa proclamation. Je veux évidemment parler de ce vote indigne du Parlement européen, survenu mercredi 18 juin. Une large majorité d’eurodéputés a donc adopté la «  directive retour », directive portant sur l’expulsion des immigrants illégaux. Sans entendre, entre autres protestations unanimes des défenseurs des droits humains, le cri d’alarme lancé par le président bolivien, Evo Morales, dans une lettre ouverte où il qualifie les dispositions désormais adoptées, hélas, de « directive de la honte ».

Or, justement, c’est la Déclaration universelle de 1948 qu’évoque cette Amérique latine qui nous rappelle à nos devoirs, à nos propres promesses et engagements. Offrant la possibilité d’enfermer un étranger sans papier, sans procès ni justice, jusqu’à dix-huit mois avant son expulsion, prévoyant une interdiction d’entrée sur notre continent allant jusqu’à cinq ans, voire plus en cas de « menace grave », autorisant l’expulsion de mineurs non accompagnés vers des pays où ils n’ont ni tuteur ni famille, cette directive viole clairement, explicitement, officiellement, nombre d’articles du texte de 1948. Il faudrait les citer tous, mais on s’en tiendra à l’article 13 : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays  ».

Ces mots ont été écrits après que l’Europe ait vu les conséquences dramatique de sa longue indifférence au sort de personnes devenues parias, immigrés, réfugiés, apatrides, stigmatisés, fichés, surveillés, dans un cercle infernal où la démonisation de l’étranger a préparé la persécution du judaïsme européen. Cette Europe devenue lucide savait que les Etats ne sont jamais spontanément protecteurs, humains, généreux ; qu’ils ont toujours tendance, par conformisme d’essence et réflexe de survie, à se reproduire au plus petit et au plus bas, au plus obtus et au plus mesquin  ; et qu’il faut toujours leur opposer la haute figure du droit, et pas n’importe lequel : le droit de la personne. Le droit de tous ces chacun et chacune qui font la famille humaine.

Nous en sommes donc là, revenus à l’oubli de nous-mêmes, de notre histoire et de nos valeurs, doublé de surcroît d’un oubli du monde. Car quel monde commun construit cette Europe puissance qui s’y projette comme une forteresse ? Quelle globalisation ? Quel rapport Nord-Sud ? Quelle interdépendance ? Quel avenir partagé ? Car cette Union européenne qui se barricade dans la peur de l’étranger, surtout de l’immigré pauvre bien sûr, est la même qui promeut le libre-échange, l’abaissement des barrières commerciales et se bat pour imposer à des pays et des continents plus pauvres une libéralisation économique qui soit à son avantage. L’échange inégal, qui fut au ressort du pillage colonial, continue donc.

Le président Morales rappelait que les émigrants venus des pays du Sud, de ce que l’on appelait hier le Tiers-Monde, « représentent l’aide au développement que les Européens ne nous donnent pas ». Ainsi l’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans ce continent. Au niveau mondial, ces flux atteignent 300 milliards de dollars, dépassant largement les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement, aide qui atteint très rarement les 0,7 % du PIB universellement recommandés.

Quel discours notre Europe peut-elle tenir à ces pays et ces continents qui tentent aujourd’hui de conquérir la modernité, le développement, l’éducation, la santé, la stabilité, alors même qu’ils ont, un jour, reçu nos propres misères, nos propres errances, nos propres immigrations. Evo Morales toujours : « Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. […] Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants viennent dans l’Union européenne pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent des emplois de travaux publics, dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens ».

Nous en sommes à la cinquième directive européenne sur l’immigration, comme si c’était là notre urgence : avant celle qui nous occupe, il y eut le regroupement familial (septembre 2003), le statut des résidents de longue durée (novembre 2003), l’admission des étudiants (décembre 2004), l’entrée des chercheurs (octobre 2005). On comparera aisément cet activisme réglementaire au piètre état de l’harmonisation fiscale européenne ou d’une ambition sociale communautaire. Sans même parler, une semaine après la victoire du « non » au référendum irlandais, de la confuse crise de confiance démocratique des peuples européens envers une construction qui leur semble de plus en plus lointaine, de plus en plus élitiste, de plus en plus indéchiffrable.

Mais qu’importe, n’est-ce pas, puisqu’au moins, l’Europe entend nous protéger du monde et de ses peuples, d’un monde qui bouge et de peuples qui se déplacent, qui découvrent, s’aventurent, risquent, vivent en somme. Si peu pourtant ! Selon les meilleurs démographes, le nombre de personnes qui, sur notre globe, vivent à l’étranger est de 191 millions, soit près de 3 % de la population mondiale, pas plus. Par précaution, ils acceptent de monter le pourcentage à 4 %, ce qui ne fait guère que 250 millions d’émigrés sur une population mondiale de 6,6 milliards d’habitants. L’Europe, quand à elle, sur 493 millions d’habitants ne compte que 20 millions d’étrangers, dont entre 4,5 et 8 millions de sans-papiers – alors qu’ils sont 12 millions aux Etats-Unis.

Est-ce là, vraiment, le danger principal, la menace qu’il faut conjurer, au risque de renier nos principes et d’ouvrir une brèche où s’engouffrent tous les relativismes étatistes qui font du droit de la personne une question secondaire par rapport aux privilèges du pouvoir et au vertige de la puissance ?


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