La presse quotidienne française : Le Monde, Le Figaro et les autres, semblent découvrir que les antidépresseurs comme le Prozac et ses cousins, ne sont pas beaucoup plus efficaces que des placebos, dans la plupart des dépressions.
Comment se fait-il que les médias français soient aussi discrets sur ces problèmes ?
Comment se fait-il qu’en France, les politiques, les professionnels, les associatifs, soient aussi discrets sur ces problèmes ?
Dans le NY Times plus de 300 articles furent consacrés aux antidépresseurs depuis dix ans et une trentaine dans la NY Review of Books, mais seulement une vingtaine dans Le Monde et une trentaine dans Le Figaro.
Dans le NY Times, « The Placebo Prescription », January 9, 2000, le Prozac, qui est sur le marché depuis 1994, était déjà mis fortement en cause, pour le caractère douteux de son efficacité. Nous nous garderons de trancher sur ce sujet, mais au moins doit-on, à contre-pieds de l’opinion la plus répandue, souligner l’incertitude qui plane sur cette famille de médicaments. Entre 2000 et 2008, ce qui appartient au domaine des certitudes sont les points suivants :
- Prescriptions très excessives en regard des besoins, ce qui entraîne une surconsommation des antidépresseurs en France, mais pas seulement. Le nombre de consultations pour dépression s’établissait à 163/1000 habitants en France en 1997 contre 68/1000 en Allemagne. 93% de ces consultations conduisaient à la prescription d’antidépresseurs en France contre 62% en Allemagne. Les médecins français prescrivent surtout les antidépresseurs les plus récents tandis que leurs confrères allemands prescrivent des médicaments plus anciens ;
- Énorme chiffre d’affaire, lié au volume des prescriptions et aux prix unitaires des médicaments les plus récents ;
- Dangers chez les adolescents (suicides, actes violents), mais pas seulement les adolescents ;
- Conflit interne à la psychiatrie opposant la chimiothérapie et les thérapeutiques non médicamenteuses (qui ne se résument pas à la psychanalyse), loin de là ;
- Conflits d’intérêts où le médecin doit à la fois défendre l’intérêt de son patient et celui du producteur de médicaments. Dans ces conflits d’intérêts, trop de médecins sont impliqués ;
- Tromperie sur les essais cliniques de la part de l’industrie pharmaceutique ;
- Efficacité non supérieure au placebo dans la majorité des dépressions ;
- Généralistes, prescripteurs d’antidépresseurs sans souvent bien en connaître le maniement ;
- Pharmacologie si souvent pseudo scientifique, y compris dans certains laboratoires publics. La croyance naïve ou pervertie dans le déterminisme simplet de quelques idées forces de la biologie moléculaire est fréquemment opposée à la rigueur de l’empirisme clinique contemporain.
Ceci vaut pour tous les produits de santé, c’est à dire les médicaments, les marqueurs diagnostic les plus récents et le reste de ce qui appartient au domaine marchand.
Il peut sembler commode de laisser les médecins, les pharmaciens et les firmes pharmaceutiques se débrouiller entre eux, comme il serait commode de laisser les économistes, les banquiers et les nantis s’occuper des paradis fiscaux ou de fiscalité des capitaux. Puisque après tout ils seraient au premier chef concernés.
Sinon on pourrait sur chacun de ces points, en partant de la situation concrète des antidépresseurs, mieux s’informer et tenter de se faire une opinion plus claire, voire même de la faire partager.
A moins que faute de savoir, de pouvoir ou de vouloir faire la part des choses, sur les antidépresseurs, sur le gâchis des moyens et des personnes, on se satisfasse sur la santé de grogner contre les franchises décidées et appliquées par le gouvernement. Ce qui est certes une position défendable, mais paresseuse et minimale.
A propos de la loi concernant la détention de sûreté des récidivistes, on nous apprend que la psychiatrie carcérale est incapable, faute de personnels et de moyens, de traiter les malades mentaux, si nombreux dans les prisons. La seule économie sur les prescriptions inutiles de ces antidépresseurs suffirait bien entendu à redresser cette situation honteuse, si bien enfermée avec les détenus.
Ni les détenus, ni la santé ne valent plus que des articles espacés dans la presse, abordant à la petite semaine, de façon décousue et anecdotique, des sujets sur lesquels nous n’avons pas su passionner les citoyens. Ces espaces sont du point de vue de l’éducation populaire désertiques. C’est déprimant. Mais prenez donc un Prozac.


