On pourrait simplement parler de domination linguistique, ce qui serait en soi un phénomène « naturel » et somme toute acceptable, mais le processus s’accompagne d’une volonté de conquête, à la fois économique, politique et culturelle. D’où le terme d’impérialisme, justifié notamment par les propos de divers responsables politiques anglo-saxons. On pense évidemment à Margaret Thatcher, qui déclarait en 2000, lors d’une conférence donnée aux États-Unis, que « le pouvoir dominant est l’Amérique, le langage dominant est l’anglais, le modèle économique dominant est le capitalisme anglo-saxon » [1]. On connaît moins les propos tout aussi brutaux mais plus détaillés de David Rothkopf, un ancien responsable de l’administration Clinton, qui valent pourtant leur pesant de cacahuètes :
« Il y va de l’intérêt économique et politique des États-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais ; que, s’il s’oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualités, ces normes soient américaines ; que, si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains ; et que, si s’élaborent des valeurs communes, ce soient des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent… Les Américains ne doivent pas nier le fait que, de toutes les nations dans l’histoire du monde, c’est la leur qui est la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question et de s’améliorer en permanence, et le meilleur modèle pour l’avenir [2]. »
Reste que l’impérialisme linguistique n’est pas une nouveauté et n’est pas la propriété exclusive de la langue anglaise. On connaît l’impérialisme du latin, à l’origine des langues romanes, celui de l’arabe accompagnant le développement de l’islam en Méditerranée, celui du castillan en Amérique dite « latine », ou encore, plus récemment, celui du russe à l’intérieur des républiques soviétiques. Sans oublier bien sûr celui du français, encore très vivant aujourd’hui et qui se verrait bien comme alternative mondiale au « tout anglais », à travers la notion controversée de « francophonie ».
Impérialisme linguistique : le modèle français
Le mot « francophonie » a commencé à être utilisé dans les années 1960, au moment de la décolonisation, et ce n’est pas un hasard. La langue française, imposée par la force à tant de peuples africains, a réussi à se maintenir comme langue officielle de toutes les anciennes colonies subsahariennes. C’est la langue de la Françafrique, celle du néo-colonialisme et des relations mafieuses. Le tristement célèbre discours de Nicolas Sarkozy à Dakar est caractéristique de cette volonté dominatrice. Lorsqu’il y parle de la langue, en s’appuyant sur des citations de Léopold Sédar Senghor, le propos n’a hélas rien à envier à celui de Rothkopf, une fois gratté le vernis poétique :
« Écoutez plutôt, jeunes d’Afrique, la grande voix du Président Senghor qui chercha toute sa vie à réconcilier les héritages et les cultures au croisement desquels les hasards et les tragédies de l’histoire avaient placé l’Afrique. Il disait, lui l’enfant de Joal, qui avait été bercé par les rhapsodies des griots, il disait : nous sommes des métis culturels, et si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, que notre message s’adresse aussi aux Français et aux autres hommes.
Il disait aussi : le français nous a fait don de ses mots abstraits -si rares dans nos langues maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit. [3] »
Cet impérialisme d’une « langue à vocation universelle » s’accompagne d’un refus systématique d’accorder en France un statut privilégié aux langues régionales. La France a signé en 1999 la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, rédigée en 1992 sous l’égide du Conseil de l’Europe, mais ne l’a toujours pas ratifiée sous prétexte qu’elle est anticonstitutionnelle (comme si la Constitution ne pouvait pas être révisée !). La plupart des États importants l’ont ratifiée, la Russie étant avec la France l’exception la plus importante.
Les dangers de l’impérialisme linguistique et le rôle indispensable des langues maternelles
La langue française n’est pas menacée de mort comme le prétendent certains, elle continue d’avoir un statut privilégié dans les relations internationales et est parlée par environ 175 millions de locuteurs. Par contre, chaque année, on estime qu’il y a en moyenne 25 langues qui meurent dans le monde, sur un total d’environ 5 000 langues (estimation de Claude Hagège, à partir d’une fourchette allant de 4 500 à 6 000 langues selon les auteurs). Claude Hagège assimile ce phénomène à celui de l’extinction des espèces naturelles [4]. Précision : sur ces 5000 langues, seules 77 ont le statut de langue officielle, mais chacune est le reflet d’une culture propre, qui s’éteint lorsque la langue meurt.
1. Qu’est-ce qu’une langue ? D’abord un outil de communication permettant à des interlocuteurs de se comprendre, et dans ce sens on pourrait dire que c’est l’anglais qui joue le mieux ce rôle sur le plan mondial. Mais les fonctions d’une langue ne se limitent pas à ce seul aspect pratique. La relation entre langue et pensée est essentielle, et on ne pense pas « pareil » dans toutes les langues. Sans approfondir, on peut citer de grandes différences sur l’axe syntagmatique (construction de la phrase) et surtout sur l’axe paradigmatique (choix des mots utilisés dans la phrase). La plupart des langues disposent d’un important stock de synonymes se différenciant par le niveau de langage (vulgaire, courant ou soutenu), le degré d’intensité, la spécialisation etc. Il est évident que ces synonymes, souvent métaphoriques, ne sont pas facilement traduisibles, d’autant que leur emploi est intimement lié à la pensée du locuteur. On pourra citer aussi le genre, très variable selon les langues, qui lui aussi détermine une certaine forme de pensée, tout comme le fait qu’une langue soit ou non agglutinante.
La langue véhicule aussi une culture, un mode de vie, un système économique et politique, et force est de reconnaître qu’aujourd’hui l’anglais est devenu la langue de la financiarisation du monde. Quand on parle économie ou finances, c’est soit en anglais, soit en utilisant une multitude de termes anglo-américains souvent incompréhensibles pour la plupart d’entre nous. Le langage des milieux financiers est, si l’on peut dire, un véritable charabia. Un exemple parmi tant d’autres, la définition du mot stock-picking trouvé dans un lexique boursier sur internet :
« Méthode de gestion dite de la sélection de valeurs. Le stock-picking consiste à miser sur les valeurs les plus prometteuses de la cote, en s’assurant simplement que ce choix à la base (bottom) n’est pas en contradiction manifeste avec les tendances globales du marché (up)… L’approche bottom-up et le stock-picking donnent des résultats plus réguliers que la stratégie topdown, mais ils exigent de la patience, un suivi particulièrement attentif de la vie des sociétés et un surcroît de self-control. [5] »
2. L’appauvrissement des échanges avec le « tout-anglais ». L’anglais est une langue beaucoup plus difficile à maîtriser qu’on ne le croit. Son emploi par des non-anglophones natifs s’accompagne d’un grand appauvrissement et d’une absence souvent quasi totale de maîtrise de la langue utilisée. Il donne aussi naissance à de curieux sabirs ou, mieux, à de véritables langues de relation appelées « pidgins » (prononciation chinoise du mot « business » !). On a même donné le nom de « globish » (Global English) à une version simplifiée de l’anglais créée en 1998, n’utilisant de cette langue que les mots et expressions les plus courants.
3. Institutions internationales et problèmes linguistiques : l’Union européenne est sans doute la mieux lotie, avec vingt-trois langues officielles, dans lesquelles tous les textes doivent être traduits. Les traductions sont excellentes… quand elles existent. De nombreux documents de travail de la Commission restent pendant des mois uniquement disponibles en langue anglaise. C’est encore plus grave avec la Banque centrale européenne (BCE), dont le site web, à l’exception du chapeau de présentation, n’est disponible qu’en anglais. Ce qui est vrai en partie pour l’UE l’est évidemment beaucoup plus dans le cadre d’institutions telles que l’OMC, où la plupart des dossiers, rédigés en anglais, ne sont jamais traduits. À noter que le site web de l’OMC n’est disponible qu’en trois langues : anglais, espagnol, français. Quant à l’ONU, avec ses 192 États, elle ne dispose que de six langues officielles : anglais, arabe, chinois, espagnol, français, russe.
4. L’usage de l’anglais dans le monde du travail. C’est sans doute là que les problèmes sont les plus sérieux, que ce soit en France ou dans les autres pays non anglophones du monde. La connaissance de l’anglais est devenue la condition sine qua non de la réussite sociale, et certaines familles sont prêtes à tout pour que leurs chérubins acquièrent une parfaite maîtrise de cette langue. L’exemple le plus caricatural est celui de la Corée du Sud, où l’on va même jusqu’à pratiquer une opération chirurgicale de la langue afin de rendre celle-ci plus agile à prononcer certains sons étrangers [6]. Le tout sans grands résultats, sinon un appauvrissement de la connaissance du coréen sans pour autant que l’enfant parle bien l’anglais.
De tels comportements absurdes montrent bien à quel point la pression est forte. En France, l’usage de l’anglais dans les entreprises technologiques et financières devient quasi systématique, au mépris de la loi Toubon de 1994 et de son application dans le code du travail. L’article L.122-39-1 de ce dernier stipule pourtant que « Tout document comportant des obligations pour le salarié ou des dispositions dont la connaissance est nécessaire à celui-ci pour l’exécution de son travail doit être rédigé en français ». De récents procès ont permis d’ailleurs de condamner des entreprises n’appliquant pas cette règle. Encore faut-il avoir l’organisation et le courage nécessaires pour intenter de tels procès, surtout dans des petites entreprises, en particulier les startups, où les syndicats sont inexistants.
L’usage du tout anglais dans les entreprises accentue le stress de celles et ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment cette langue, tout en créant une élite à partir de critères pour le moins discutables. Il est également dangereux lorsque les logiciels ou les notices d’utilisation ne sont pas traduits : il semble bien que cette absence de traduction soit en grande partie à l’origine des surexpositions radioactives constatées à l’hôpital d’Épinal au début de l’année 2007. Il est enfin le plus souvent inutile, voire contreproductif : ainsi, lors de la fusion Renault-Nissan de 1999, les dirigeants de l’entreprise ont voulu que les échanges franco-japonais s’effectuent en anglais. Au bout de quelques mois, les résultats s’avérant désastreux, on a décidé que les Français apprendraient le japonais et inversement !

article publié le 11/10/2007


