Tuez le messager
Une querelle de clocher sur la publication d’un professeur
d’université est devenue une véritable bataille académique entre partisans
et adversaires des biotechnologies.
Tout a commencé il y a sept mois quand la revue scientifique
"Nature" a publié un article d’Ignacio Chapela, un microbiologiste
de l’Université de Californie à Berkeley, et d’un de ses étudiants
chercheurs.
Les conclusions étaient alarmantes :
des gènes de maïs génétiquement modifié, affirmait Chapela, avaient
contaminé les souches naturelles dans les montagnes reculées de l’Etat de
Oaxaca, au Mexique, considéré comme le berceau du maïs. Les conclusions de
Chapela ont franchement alarmé certains responsables de l’administration
mexicaine qui avait adopté un moratoire sur les cultures génétiquement modifiées
en 1998.
Mais, prétendait Chapela, au lieu d’essayer de vérifier
ses conclusions, l’administration mexicaine cherchait seulement à étouffer
ses recherches. Chapela est aujourd’hui sous le feu de critiques beaucoup plus
rapprochées. Le 4 avril, Philip Campbell, le rédacteur
en chef de "Nature", annonçait que la revue était en train de
réestimer sa décision de publier la contribution de Chapela (une initiative
sans précédant depuis 133 ans qu’existe la revue) déclarant que "les
preuves apportées ne justifient pas la publication."
Dans leur publication initiale, Chapela et David Quist
apportent deux conclusions significatives :
- le maïs naturel est contaminé par le maïs génétiquement
modifié
- l’hybridation qui en résulte donne une dispersion imprévisible
des gènes modifiés.
C’est la seconde conclusion de l’équipe qui a soulevé
les critiques les plus sévères. Matthew Metz, chercheur à l’Université de
Washington et auteur de l’une des deux lettres publiées dans
"Nature" réfutant les recherches de Chapela et Quist, attaque leur
seconde conclusion comme "plus mystique que scientifique".
Metz ainsi que Nick Kaplinsky, étudiant diplômé de
Berkeley et le principal auteur de la seconde critique publiée dans
"Nature" affirment que c’est pour promouvoir la vraie science
qu’ils se sont sentis obligés de répondre.
"C’est parce que les conséquences sont aussi
importantes que le travail scientifique doit être fait correctement"
affirme Kaplinsky dans sa lettre à "Nature". La manière dont Chapela
et Quist ont tracé la dispersion du matériel génétique dans les cultures
qu’ils ont étudiées est au cœur de la controverse scientifique.
Chapela et Quist ont admis que leur seconde assertion allait
trop loin. "Ce avec quoi nous sommes d’accord et que nous reconnaissons,
c’est la possibilité que leur interprétation soit meilleure que la nôtre
sur deux des huit séquences que nous avons publiées" a dit Chapela.
Mais cette concession n’a pas suffi à apaiser leurs détracteurs
qui prétendent que le travail de l’équipe de Berkeley est altéré par leurs
convictions anti-biotechnologie.
Considérant Chapela et Quist comme "de fervents
militants contre le génie génétique", Metz considère que leurs résultats
étaient faussés. "Les expériences menées avec à l’esprit des
conclusions préconçues sont vouées à l’échec" affirme Metz.
Quand les dissensions théoriques sur les biotechnologiques
se sont multiplié, la nature excessive des attaques contre Chapela et Quist a
surpris beaucoup de chercheurs. Même des opposants à Chapela et Quist témoignent
de leur étonnement devant l’animosité des débats.
"Je n’ai jamais rien vu de pareil" a déclaré
Peggy Lemaux, une biologiste moléculaire de Berkeley à "Science
magazine", "Il y a eu des tas de disputes sur le transgénique mais là,
c’est autre chose".
Miguel Altieri, professeur associé à Berkeley suggère que
les attaques contre Chapela et ses recherches sont un peu plus que des combats
par procuration dans une campagne visant à discréditer les voix universitaires
qui mettent en cause les biotechnologies.
"Ces gens là crucifient Chapela" soutient Altieri.
Ainsi, d’après lui, les détracteurs "envoient un message à tous les
jeunes scientifiques qui voudraient rompre les rangs de la recherche sur les
modifications génétiques en leur disant "OK, vous pouvez chercher dans
cette direction mais si vous publiez, on va vous tomber dessus"
Avec de tels enjeux (les entreprises de biotechnologie font
du lobbying au Brésil, auprès de l’Union Européenne et au Mexique pour
lever l’embargo sur les cultures génétiquement modifiées) cette empoignade
était peut-être inévitable sur ce que Campbell, le rédacteur en chef de
Nature, appelle "une des technologies les plus chaudement débattues de
notre temps". Pour ajouter à cette chaleur, Chapela, Quist et leurs
opposants sont tous connus pour avoir des idées arrêtées et de solides
attaches dans la très grande et très passionné querelle sur les
biotechnologies.
En 1998, Chapela était le porte-parole d’une faction de
professeurs de Berkeley opposés à un partenariat de 5 ans et 25 millions de
dollars entre leur université et la firme Novartis, le troisième plus gros
producteur de semences (y compris de semences génétiquement modifiées).
Quist, pour sa part, était membre des "Etudiants pour une Recherche
Responsable", un groupe organisé pour contrecarrer le projet Novartis.
Maintenant, dans sa quatrième année, l’accord apporte des fonds de Novartis,
depuis devenue Syngenta, pour financer les recherches de beaucoup de gens dans
les départements de la biologie des plantes et la biologie microbienne.
Plusieurs des plus bruyants détracteurs de Chapela, ont
entre-temps, tissé des liens avec Berkeley (dont Metz qui y a passé son Ph.D
en 2001) et participé au combat de l’accord Novartis. Cette corrélation
n’a pas échappé à Chapela qui proclame que "tous les rédacteurs des
lettres (dans "Nature") ont un lien direct avec l’accord Novartis -
Berkeley, tous sans exception".
De plus, Metz, Kaplinsky, et deux coauteurs des lettres de
"Nature" font aussi partie des plus de 3000 signataires d’une pétition
‘en ligne’ – "Des scientifiques partisans de l’agriculture
biotechnologique" – initiée par une organisation soutenant cette
technique appelée la fondation AgBioWorld. La pétition, hébergée sur le site
d’AgBioWorld, affirme que les biotechnologies "constituent un moyen
puissant et sûr pour la modification des organismes et peut contribuer
substantiellement à l’amélioration de la qualité de la vie".
L’influence du lobby des biotechnologies est aussi soupçonnée
d’autres attaques contre les recherches de Chapela. Jonathan Matthews, un
opposant très connu aux aliments génétiquement modifiés et le journaliste
Andy Rowell affirment que les défenseurs des biotechnologies utilisaient un
service de ‘news en ligne’ également assuré par AgBioWorld pour encourager
les attaques contre l’article de Chapela. Tout de suite après la publication
de l’article initial, précisent Matthews et Rowell, des courriels dont on
peut établir l’origine chez un employé d’une entreprise de communication
au service de Monsanto ont commencé à paraître sur le site de AgBioWorld.
Les messages mettent en cause l’objectivité de Chapela et
incitent les lecteurs à écrire des lettres dénonçant son article. Les représentants
de Bivings réfutent les allégations de Matthews et Rowell ( le président de
la firme, F. Gary Bivings a affirmé que son entreprise n’avait "aucune
implication" dans AgBioWorld)
Monsanto, bien sur, est un des plus gros producteurs mondiaux
de semences génétiquement modifiés. En définitive, pendant que le combat théorique
fait rage aux Etats-Unis, cette même agence mexicaine qui avait d’abord tenté
d’étouffer leurs conclusions va peut-être voler au secours de Chapela et
Quist. Le 18 avril, Jorge Soberon, le secrétaire de direction de la commission
mexicaine de la biodiversité, a annoncé que les données collectées par les
scientifiques officiels confirmaient qu’il s’agissait du "pire cas au
monde de contamination par matériel génétiquement modifié ".
L’étude montre que les récoltes de maïs ont été
contaminées par des gènes étrangers modifiés,
- à 95 % dans les sites surveillés des Etats de Oaxaca et
de Puebla
- jusqu’à 35 % chez les exploitants indépendants.
Qu’en pensez-vous ?
Contact au sujet de cet article : mojowire@motherjones.com
- http://www.motherjones.com/
Grain de sable 352 - 26 juillet 2002


