LA CRISE DE L’INDIVIDUALISME CONTEMPORAIN
Les mutations socio-économiques en jeu dans le nouvel individualisme
De nombreux philosophes et sociologues contemporains ont montré comment le nouvel individualisme est culturellement et historiquement déterminé. Ce processus complexe et paradoxal est celui d’un repli sur soi hédoniste de l’individu, amené à surinvestir son corps et sa vie imaginaire, et à accomplir de façon illusoire ses désirs immédiats : valorisation de la performance, techniques de « développement personnel », communication instantanée et virtuelle permise par les « nouvelles technologies », mise à disposition de biens de consommation toujours plus nombreux et attirants... Cet idéal d’un épanouissement personnel sans entrave, valorisé par une « culture du narcissisme » et « de l’éphémère » qui s’est développée à travers une « psychologisation du social » généralisée, produirait désormais des individus sans attache, sans profondeur, sans projection dans le long terme, hyper-conformistes, et dont l’existence est finalement vidée de tout sens authentique...
A cela plusieurs raisons :
L’atomisation du lien social, liée à la précarisation d’un monde du travail concurrentiel centré autour du profit immédiat des actionnaires privés, poussant l’individu à une adaptabilité mouvante et dépersonnalisante ;
L’influence des médias et de la publicité, qui imposent des modèles d’identification artificiels faisant miroiter à longueur de temps l’accessibilité d’un bonheur immédiat et avide ;
Le brouillage des repères symboliques traditionnels avec l’éclatement de la cellule familiale et la disqualification de l’autorité paternelle, qui représentait symboliquement une instance extérieure immuable, l’interdit de la possession, la réalité du manque... ;
L’influence hygiéniste des discours psychologiques et médicaux, à travers une « culture du psychologisme » (et de la culpabilité...) généralisée qui donne à cet idéal de soi narcissique l’apparence de la normalité psychique et sociale ;
La fuite grandissante (ou le déni, indissolublement psychologique et culturel) devant la crise historique gravissime de la mondialisation libérale, et l’imminence d’une catastrophe écologique planétaire, renforçant encore le repli sur soi et la recherche d’un bonheur immédiat factice...
Les symptômes psychiatriques de la crise de l’individualisme
l’augmentation régulière du nombre de patients suivis en psychiatrie, ainsi que l’augmentation régulière du nombre de patients hospitalisés sous contrainte (l’un et l’autre ont doublé en 10 ans). A noter que dans le même temps, le nombre de psychiatres ne cesse de baisser, et que leur épuisement professionnel ne fait que croître (taux de suicide supérieur à celui des autres spécialités...) ;
la forte augmentation du nombre de nouveaux cas de dépression, en corrélation avec la dégradation des conditions socio-économiques d’existence ;
cependant le nombre de suicides stagne en France depuis 10 ans, après avoir fortement augmenté. On sait depuis DURKHEIM que le suicide est une problématique culturelle complexe liée à l’anomie (autrement dit à la crise des valeurs collectives) : son déplacement psychiatrique individuel a une fonction de réassurance sociale pouvant être efficace.
Durant la colonisation du continent américain, des épidémies de suicide ont été provoquées par l’acculturation brutale de peuples entiers. On assiste actuellement à un phénomène dramatique de cet ordre en Inde, où des milliers de fermiers se sont suicidés pour échapper à leur endettement auprès de multinationales agroalimentaires, fournisseurs exclusifs de semences et d’intrants agricoles... On peut évoquer également des suicides en série récents, chez les employés de l’usine Renault de Guyancourt comme à la centrale nucléaire de Chinon : dans les deux cas a été incriminée la dégradation déshumanisante des conditions de travail, marquée par l’accélération et la culpabilisation individuelle du rendement (au sein d’entreprises dont on perçoit bien d’ailleurs la nature écologiquement nocive). Exactement à la manière dont on déplace la problématique environnementale du cancer, le déplacement médical individuel d’une crise morale et économique provoquée par une mondialisation libérale sans scrupules sanitaires, ne peut pas être considéré comme politiquement neutre...
l’augmentation de la prévalence des conduites addictives traduit également l’aggravation d’un mal-être individuel et diffus. Là aussi, la prise en charge psychiatrique est de plus en plus drastique, encadrée par tout un arsenal médico-légal : injonctions de soins envers les toxicomanes et les alcoolo-dépendants, dont la délinquance routière est de plus en plus sévèrement réprimée... Mais si la société se donne par là, à peu de frais, bonne conscience, elle ne s’attaque absolument pas aux racines socio-économiques de ce phénomène gravissime : lobbies du tabac et de l’alcool continuant en toute légalité à vendre leurs substances mortelles, réseaux maffieux supra-étatiques dominant une économie parallèle florissante blanchie dans les paradis fiscaux (et la production d’opium par l’Afghanistan n’a jamais été aussi forte que depuis que le pays a été « libéré » par une coalition menée par la très moraliste Amérique !) ;
enfin et peut-être surtout, l’apparition et la forte augmentation depuis une trentaine d’années de « nouvelles pathologies », regroupant les « troubles de la personnalité » dénommés selon les cas : border-line, narcissiques, psychopathiques et dyssociaux...
L’ensemble de ces « états limites » individuels est marqué par une symptomatologie parfois changeante, mais où l’on repère généralement les traits suivants :
l’impulsivité et l’instabilité ;
les conduites toxicomaniaques variées ;
l’intolérance aux contraintes et aux frustrations ;
la perte du sens de l’existence avec sentiments de vide et de solitude ;
un conformisme de façade ;
l’absence de « sens moral » avec conduites délinquantes et notamment vols (de produits de marque, de portables, de véhicules, etc.).
Ces « états limites », touchant surtout les jeunes et posant des problèmes récurrents d’agitation, sont devenus le lot commun des urgences psychiatriques - Ils ne restent pas longtemps hospitalisés car ils échappent rapidement aux modes de prise en charge psychiatriques institutionnels classiques, comme d’ailleurs à tout cadre socio-éducatif. Ils constituent aussi quand ils se rassemblent, le lot commun des faits de société comme la violence des banlieues... De nombreux sociologues et psychiatres voient dans l’explosion de ces « nouvelles pathologies », le signe le plus inquiétant de l’avènement de cet individualisme narcissique et amoral culturellement déterminé, et qui se généralise sans doute sous des formes plus policées. Et l’interprétation psychologique et médicale de ce phénomène social relève d’une tragique erreur de jugement : car cette jeunesse qui ne supporte plus la frustration, dont l’existence est vidée de sens, qui tantôt se conforme passivement tantôt se révolte violemment, exprime justement le malaise de la culture du psychologisme, la faillite des valeurs socioculturelles portées par le néo-libéralisme et le mythe du progrès techno-scientiste, valeurs profondément anti-sociales et déshumanisantes, à commencer par le mirage de la consommation immédiate de ses désirs... Cette mutation et cette extension des phénomènes pathologiques individuels révèle en définitive la crise de l’individualisme contemporain, une crise socioculturelle et éco-systémique complexe, à laquelle les réponses psychologisantes et médicales sont aujourd’hui largement débordées et inopérantes.
LA CRISE DE LA PSYCHIATRIE CONTEMPORAINE
Survol de l’histoire de la psychiatrie
Deux idéologies redoutables sont en train de contaminer la psychiatrie contemporaine, et plus insidieusement encore la pensée de chacun d’entre nous : le comportementalisme et le scientisme, qui s’unissent pour proposer une vision purement fonctionnelle de l’homme qui répond parfaitement aux intérêts technocratiques du libéralisme triomphant (pas pour longtemps, soyons en sûrs, réalité écologique oblige…). Pour faire court : le comportementalisme, c’est la théorie selon laquelle l’individu peut être conditionné à obéir ; et le scientisme, c’est la théorie selon laquelle le comportement de l’individu trouve son origine dans son cerveau.
Ces deux grands courants de pensée ont traversé toute l’histoire de la psychiatrie, comme l’ont montré un certain nombre d’auteurs. Peu après la révolution française, avec l’avènement d’une morale laïque positiviste, il est devenu question en effet, avec le « traitement moral » des aliénés, « d’armer les individus contre eux-mêmes » (comme l’a énoncé MOREL), autrement dit de psychologiser et de médicaliser les écarts de conduite par rapport à la norme sociale.
Et à chaque révolution culturelle de la modernité occidentale, ce mouvement s’est accentué : après la première guerre mondiale, ainsi, FREUD a orienté sa théorie psychanalytique vers un projet idéologique évolutionniste : remplacer l’illusion religieuse par la psychologie, pour permettre par « l’intériorisation de la contrainte externe », l’accomplissement du « Progrès de la Civilisation ». Après la seconde guerre mondiale, la sociologie de l’action et la psychologie comportementale proprement dite sont intégrées aux savoirs déjà constitués : pour cette psychiatrie dite « sociale » reconnue par l’OMS en 1958, il s’agit désormais de renforcer par tous les moyens possibles de persuasion psychologique « l’adaptation sociale » de chacun et de tous.
Cette évolution historique d’une psychiatrie devenue l’instrument du contrôle social des comportements individuels, trouve sa consécration avec la généralisation dans les années 80 des classifications mondiales d’inspiration anglo-saxonne (CIM 10 et DSM IV aujourd’hui), qui se prétendent parfaitement neutres, mais sont en fait basées sur une idéologie utilitariste de l’Homme, celle de la mondialisation des valeurs libérales, niant toute diversité culturelle et toute différenciation individuelle : c’est le bon « fonctionnement » socio-professionnel du sujet, qui définit désormais sa normalité…
Parallèlement, les progrès de la neurobiologie et de la génétique, soutenus par l’industrie médico-technique et pharmaceutique, cherchent sans relâche la cause organique des maladies mentales, en oubliant que le discours médical ne représente jamais qu’un modèle opératoire descriptif, et que le cerveau est un organe de relation polysensoriel. Egalement sous prétexte d’objectivation scientifique, le langage clinique et universitaire le plus courant emploie à longueur de publications les notions de « vulnérabilité », de « fragilité », de « réaction » à des « facteurs de stress » ou à des « événements de vie », « d’adaptation de la réalité interne à la réalité externe » : la réalité sociale, historique, économique est considérée abusivement comme une donnée absolue à laquelle il serait « naturellement » normal de se conformer ; le sujet se retrouve artificiellement dissocié de son expérience vécue, autrement dit de son environnement.
Ainsi a-t-on assisté ces vingt dernières années à l’avènement d’une psychiatrie totalisante se disant « pragmatique », dernière révolution pseudo-scientifique dont les interprétations causalistes et chosifiantes, dominant une grande partie de la profession (sinon « l’ordre post-disciplinaire » de l’humanité entière !), cherchent à déplacer en vain la crise culturelle de la mondialisation capitaliste à l’intérieur même du psychisme individuel. Que cette mystification idéologique à laquelle se prête le discours médical et psychologique ne soit pas un vain mot, mais dirige désormais bel et bien nos consciences, altérant le sens même de l’existence individuelle, c’est ce que sa généralisation actuelle doit nous faire craindre.
L’extension démesurée du champ de la psychiatrie contemporaine
Alors que ses moyens stagnent ou diminuent, les missions de la psychiatrie ne cessent de s’étendre. Comme si, à l’état limite d’une personnalité individuelle vouée à la perte de ses repères symboliques, faisait écho l’absence de limites d’un savoir et d’une institution à l’omnipotence si magique que la société leur demanderait désormais de faire tout et n’importe quoi ! Quels sont les symptômes de cette extension illimitée du domaine de la psychiatrie ?
l’élargissement du champ de ses interventions, on l’a vu, aux « nouvelles » pathologies que constituent les troubles dits « de la personnalité » (« limites » et autres), ainsi qu’aux états anxio-dépressifs même peu sévères, mal définis et en relation directe avec l’environnement du sujet (troubles de l’adaptation, réactionnels ou post-traumatiques ; troubles anxieux généralisés ou phobies sociales, etc.). Notons que la France est le pays au monde où la consommation de médicaments psychotropes, et surtout d’antidépresseurs, est la plus forte... ;
l’extension de missions médico-légales variées : « obligations de soins » à la seule appréciation des juges et pour les motifs les plus divers, bien souvent comme seule alternative à une peine de prison ferme ; renforcement depuis l’adoption de la loi dite de prévention de la délinquance des « injonctions de soins » aux toxicomanes ; missions d’expertise de plus en plus nombreuses ; « injonctions de soins » aux agresseurs sexuels... Il faut souligner ici que la prise en charge psychiatrique des délinquants sexuels, généralisée depuis la loi de 1998, constitue l’exemple type de la dérive de notre pratique soignante vers une méthode de prévention et de « traitement » de conduites déviantes purement morales et sociales. Son efficacité n’est en rien thérapeutique au sens individuel (et évaluable) du terme, mais cela permet de donner bonne conscience à la société en déresponsabilisant les conduites déviantes en question par l’artifice du déplacement médical ;
le même processus de déculpabilisation sociale est à l’oeuvre dans la médicalisation de l’interdiction de détenir une arme (depuis la tuerie de Nanterre), le développement de la psychiatrie pénitentiaire (qui ne peut occulter totalement le scandale des conditions de vie carcérales), ainsi que dans celui de la psychiatrie de catastrophe (« cellules médico-psychologiques d’urgence », dont l’utilité paraît surtout reconnue par les présentateurs des journaux télévisés, pour servir de transition avec un sujet moins brûlant !) ;
la mode médiatique, justement, des discours « psy », perceptible aussi bien dans les « reality show » voyeuristes, où interviennent certaines vedettes de la profession préférant manifestement les feux de la rampe à leur cabinet de consultation ; que dans des expressions journalistiques parfois surréalistes. On retiendra en particulier la définition particulièrement significative de la « bonne santé » des indices économiques par le « moral des ménages »... ;
la proposition dans un rapport de l’INSERM heureusement décrié, de procéder à un dépistage des troubles des conduites chez le jeune enfant, censé permettre de prévenir l’apparition ultérieure de conduites délinquantes. Depuis lors cependant, l’adoption effarante d’une loi de « prévention de la délinquance » qui a bien failli, ce n’est que partie remise, démédicaliser les procédures d’hospitalisation d’office et durcir leur surveillance. Cela traduit bien une volonté politique d’instrumentaliser la psychiatrie à des fins de contrôle social renforcé des individus ;
comme on l’a vu, l’usage universel de classifications ethnocentriques des maladies mentales décrivant l’ensemble des « troubles du comportement » par référence à une norme sociale fonctionnelle éminemment conformiste, sans rapport (on va le voir) avec la véritable santé subjective ;
l’hégémonie neurobiologique et pharmacologique de la recherche fondamentale en psychiatrie, avec le soutien économique de l’industrie pharmaceutique ;
la remise en cause du secret médical à travers l’informatisation galopante des données à caractère personnel concernant les patients, dont la confidentialité n’est en rien garantie ;
et pour couronner le tout, la réforme en cours de « la nouvelle gouvernance hospitalière », appliquant à la psychiatrie publique les règles de la gestion d’entreprise : avec la tarification à l’activité (la fameuse T2A), ce ne sont plus les besoins réels de la population qui sont pris en considération, mais la rentabilité immédiate d’activités évaluées selon leur moindre coût social, ce qui entraînera une sélection concurrentielle des patients. Cette politique techno-économique à courte vue, encadrée par une comptabilité draconienne et un contrôle informatique omniprésent, sera renforcée en outre par la précarisation du statut des praticiens, qui seront bientôt recrutés et révocables par le directeur de l’hôpital. Leur raréfaction contribue déjà à favoriser une mutation inexorable vers une psychiatrie simpliste, centrée sur le seul symptôme comportemental et son traitement chimique, annihilant toute réflexion philosophique sur le sens et l’éthique du soin, et la complexité systémique des phénomènes psychopathologiques...
Tous ces faits réunis vont bien dans la même direction mortifère : l’évolution techno-scientiste accélérée de la psychiatrie, déplaçant vers la sphère privée les dysfonctionnements du système socio-économique, aux fins d’achever de conformer les consciences individuelles aux normes du complexe médico-industriel et de la mondialisation libérale.
POUR UNE REFONDATION ECO-SYSTEMIQUE DE LA PSYCHIATRIE
Une autre psychiatrie est possible !
Trois courants de pensée ont remis en cause au cours du vingtième siècle, l’idéologie comportementaliste et scientiste à l’œuvre dans la psychologie et la psychiatrie contemporaines, et qui dissocie artificiellement le sujet de son environnement socio-historique (ce qui tend d’une part à renfermer la subjectivité dans un pseudo-individualisme qui a été qualifié par de nombreux penseurs contemporains de schizoïde ou narcissique, et d’autre part à favoriser la perpétuation d’un système socioculturel qui se coupe peu à peu du réel).
1- L’anthropologie systémique, issue de la théorie générale des systèmes inspirée par la thermodynamique, est appliquée en psychiatrie depuis les travaux de BATESON (« Vers une Ecologie de l’Esprit », 1971) : le sujet est en interaction avec son environnement, la psychose est liée à une communication sociale paradoxale où le discours contredit la réalité (théorie du double lien). Norme sociale et pensée subjective, contrôle social et traitement psychiatrique sont de types logiques différents : en aucun cas ils ne doivent être confondus, sinon c’est le système entier qui devient pathologique.
2- L’anthropologie structuraliste, qui a inspiré la psychanalyse de LACAN ainsi que l’ethnopsychiatrie, et toutes les sciences humaines de la « post-modernité » : le psychisme de l’individu est dans un rapport de structuration symbolique avec la culture dont il dépend. Le sens médical et psychologique que la société donne aux manifestations de déviance individuelle ne constitue jamais qu’un système symbolique parmi d’autres. Comme l’a écrit LEVI-STRAUSS dans une formule fameuse : « dans toutes ces conduites en apparence aberrantes, les malades ne font jamais que transcrire un état du groupe (…) ; s’ils n’étaient pas ces témoins dociles, le système total risquerait de se désintégrer… ».
3- La phénoménologie de l’existence est un courant philosophique indémodable, selon lequel c’est la perception qui prescrit le sens des choses, l’intentionnalité de la conscience qui fonde la réalité (HUSSERL). Ce courant donnera jour à une description originale des phénomènes psychopathologiques. Pour la phénoménologie, par définition, la subjectivité ne peut avoir de définition objective, sauf à se baser sur des préjugés moraux et sociaux, et c’est tout le paradoxe de la psychologie et de la médecine mentale positives, que d’essayer vainement de les occulter depuis deux siècles.
Ces trois grands courants de pensée philosophiques, qui ont chacun débouché sur des applications psychothérapiques concrètes, permettent une saine remise en cause de la confusion qui a fini par contaminer le savoir psychiatrique : c’est l’ensemble du système symbolique médico-psychologique qui est aujourd’hui en crise et devrait être repensé… Car la santé mentale est en fait une notion fondamentalement écosystémique : comme l’a expliqué CANGUILHEM (« Le Normal et le Pathologique », 1945), la santé consiste en un équilibre dynamique entre l’être vivant et son milieu, elle est création de normes nouvelles. Le sens de la subjectivité réside dans la transformation du monde, par une action libre et authentique (non dénuée d’angoisse) ; elle n’est en aucun cas conformité au sens commun ou aux normes établies.
Cette définition éthique et philosophique de la santé mentale est donc totalement à l’opposé de sa définition socio-comportementaliste, illusion rassurante basée implicitement sur un présupposé statistique (la déviance par rapport à la norme commune est anormale), et qui masque le contrôle social qui s’exerce forcément sur chaque individu pour qu’il se soumette aux règles collectives.
L’existence subjective comme liberté d’action dans le monde ne peut cependant avoir conscience d’elle-même, qu’en éprouvant sa double limite : l’ordre symbolique du langage d’abord (la problématique de la castration est la métaphore de ce manque à être fondamental), l’écoulement du temps ensuite (la réalisation d’un projet d’être qui, sans cesse, est différé). En définitive, on comprend bien que la santé mentale, profondément anti-conformiste et anti-individualiste, se définit par la capacité à transcender son existence personnelle par la réalisation de valeurs qui ne trouvent leur fondement que dans l’Autre, et que dans l’Avenir, bref dans un projet social et politique personnel. La conception humaniste de LEVINAS (« l’avenir c’est l’autre ») rejoint par là celle de JONAS, ce philosophe écologiste pour qui la responsabilité morale de chacun d’entre nous est de transmettre à nos descendants un monde dans lequel ils puissent à leur tour éprouver pleinement leur liberté…
C’est cette éthique de la subjectivité comme liberté inaliénable que chaque psychiatre, chaque citoyen, se doit aujourd’hui de revendiquer, contre la dictature de la normalisation technocratique et marchande !
Des réformes urgentes et concrètes
Si l’on veut sortir le système de soins psychiatrique de l’impasse, il convient désormais de différencier clairement les trois niveaux logiques auxquels il se réfère : le premier en tant que savoir médical ; le deuxième en tant qu’institution sociale ; le troisième en tant que mode de compréhension écosystémique de la souffrance psychique (parce que les troubles individuels témoignent forcément d’une tension socioculturelle croissante : à titre d’illustration, l’analogie est frappante entre l’accélération du « temps vécu » du maniaque, dépensant sans compter son énergie et son argent pour fuir devant la conscience dépressive de la mort, et la croissance exponentielle d’une économie et de moyens de communication hyper-individualistes (téléphonie, internet, transport automobile, etc.), entièrement tournés vers la consommation immédiate.
1) En tant que savoir médical, la psychiatrie doit absolument abandonner toute référence idéologique, même implicite, au contrôle social des conduites déviantes. Cela implique :
une délimitation précise des pathologies, basée sur la tradition clinique européenne (les classiques syndromes psychotiques et névrotiques), et excluant toute référence aux troubles du comportement et de la personnalité (abandon des classifications soi-disant internationales) ;
la préservation stricte du secret médical (seule garantie d’une relation thérapeutique authentique car de confiance), et de l’indépendance professionnelle à l’égard des pouvoirs économique et politique ;
une formation et une recherche indépendantes de l’industrie pharmaceutique, et ouvertes sur la sociologie, la philosophie et l’histoire des sciences.
2) En tant qu’institution ensuite, la psychiatrie doit être également débarrassée de toute fonction occulte de contrôle socio-économique, ce qui nécessite :
une prise en charge parfaitement restrictive et transparente de certaines déviances comportementales (on pense aux états d’agitation toxicomaniaques ou psychopathiques), abandonnant toute référence à un savoir d’ordre médical ;
l’abandon de la « nouvelle gouvernance hospitalière » et de toute « valorisation de l’activité », qui visent à privatiser le service public : maintien au contraire d’un budget global égalitaire défini en fonction des besoins réels de la population, ce qui nécessite une réelle démocratisation des instances de décision ;
la plus grande vigilance quant à l’informatisation des données personnelles concernant les patients ;
une réforme de la loi de 1990 sur l’hospitalisation sans consentement, dont les motifs médicaux doivent être clairement redéfinis ;
l’abrogation de la loi de 1998 sur la prise en charge psychiatrique des agresseurs sexuels ;
l’abrogation de la loi totalitaire dite de « prévention de la délinquance ».
3) Enfin, en tant que mode de compréhension systémique complexe, la psychiatrie doit rester ouverte sur l’environnement écologique et socio-économique dans lequel le mal-être individuel et collectif prend son sens, à travers :
le libre accès à des psychothérapies diversifiées ;
une identification à visée préventive des facteurs environnementaux de la souffrance psychique : pauvreté économique, pression urbaine, moyens de transports inadaptés à la communication sociale, pollution atmosphérique et sonore, mauvaises conditions de logement, dégradation des conditions de travail (précarité, chantage au licenciement, médicalisation des arrêts de travail, harcèlement, etc.) ;
cette identification permettra la mise en œuvre d’une politique socio-environnementale ambitieuse de lutte contre l’isolement psychologique : programmes de recherche sur les effets nocifs des « nouvelles technologies » de l’information (télévision, téléphonie, jeux vidéo, etc.) ; politiques de transport, de logement et d’emploi ; développement des solidarités locales, associatives, économiques ; etc.
la préservation du secteur psychiatrique, garant d’une distribution égalitaire de soins de proximité, et d’une politique solidaire de réseau pluri-disciplinaire centrée sur la prévention et l’éducation sanitaire ;
le développement de la représentativité citoyenne (associations d’usagers, syndicats professionnels…) et de la démocratie participative, à tous les échelons où se décide la politique du service public de psychiatrie (création de Conseils de Santé nationaux, régionaux et de pays).
CONCLUSION
Il est grand temps de stopper la dérive de la psychiatrie vers une méthode de contrôle social obéissant aux intérêts de la mondialisation libérale, et de redonner à la conscience individuelle le plein exercice de sa responsabilité éthique et citoyenne. Pour construire un nouveau rapport individuel et planétaire à l’Autre et au Temps, symbolisé par la préservation de notre milieu naturel. Et guérir enfin de la folie de la croissance et de la consommation. Utopique, un tel projet ? Peut-être… Mais le choix n’est-il pas désormais, plus encore qu’il y a trente ans, quand René DUMONT donna corps à l’écologie politique, entre « l’utopie ou la mort » ? « There is no alternative » : Margaret THATCHER, l’égérie des ultra-libéraux, ne croyait pas si bien dire !
(mars 2007)


