Certes, l’insouciance a toujours été la règle : dès le plus jeune âge elle s’apprend, à travers l’adaptation aux normes familiales et scolaires. Depuis la fin des religions, (y compris celle du Progrès), elle constituait le mécanisme de défense le plus efficace contre l’angoisse. Mais même l’insouciance de la jeunesse est devenue une coquille vide, un masque trompeur : à présent, même l’enfant-roi est nu…
Les mutations sociales accélérées qu’engendre le néo-libéralisme sont passées par là, brisant le rapport du Sujet à l’Autre et au Temps, qui donnait sens à l’existence individuelle :
Atomisation du lien social, liée à la précarisation d’un monde du travail concurrentiel centré autour du profit immédiat des actionnaires privés, poussant l’individu à une adaptabilité mouvante et dépersonnalisante ;
Influence des médias et de la publicité, qui imposent des modèles d’identification artificiels faisant miroiter à longueur de temps l’accessibilité d’un bonheur immédiat et avide ;
Brouillage des repères symboliques traditionnels avec éclatement de la cellule familiale et disqualification de l’autorité paternelle, qui représentait symboliquement une instance extérieure immuable, l’interdit de la possession, la réalité du manque... ;
Influence hygiéniste des discours psychologiques et médicaux, à travers une « culture du psychologisme » (et de la culpabilité...) généralisée qui donne à cet idéal de soi narcissique l’apparence de la normalité psychique et sociale ;
Fuite grandissante (ou déni, indissolublement psychologique et culturel) devant la crise historique gravissime de la mondialisation libérale, et l’imminence d’une catastrophe écologique planétaire, renforçant encore le repli sur soi et la recherche d’un bonheur immédiat factice...
Dans cette « culture du narcissisme et de l’éphémère » (LIPOVETSKY), vouée à l’individualisme compétitif, au plaisir immédiat, à l’appropriation avide de biens de consommation, de plus en plus de jeunes éprouvent un mal-être que l’on peut lire bêtement en termes psychiatriques. Le modèle en est en effet la fameuse personnalité « border line » ou anti-sociale, dont les symptômes sont les suivants :
l’impulsivité et l’instabilité ;
les conduites toxicomaniaques variées ;
l’intolérance aux contraintes et aux frustrations ;
la perte du sens de l’existence avec sentiments de vide et de solitude ;
un conformisme de façade ;
l’absence de « sens moral » avec conduites délinquantes et notamment vols (de produits de marque, de portables, de véhicules, etc.).
Ces jeunes posant des problèmes récurrents d’agitation, sont devenus le lot commun des urgences psychiatriques. Ils ne restent pas longtemps hospitalisés car ils échappent rapidement aux modes de prise en charge psychiatriques institutionnels classiques, comme d’ailleurs à tout cadre socio-éducatif. Ils constituent aussi manifestement, quand ils se rassemblent, le lot commun des faits de société comme la violence des banlieues...
Mais la psychologisation du social, la médicalisation du mal-être, la psychiatrisation de la violence ne doivent plus aujourd’hui nous duper : cette jeunesse qui ne supporte plus la frustration, dont l’existence est vidée de sens, qui tantôt se conforme passivement tantôt se révolte violemment, exprime justement le malaise de la culture du psychologisme et du techno-scientisme, la faillite des valeurs socioculturelles portées par le néo-libéralisme, entièrement tournées vers l’illusion d’une consommation sans limite et de la satisfaction immédiate de ses désirs.
« Dans toutes ces conduites en apparence aberrantes, les malades ne font jamais que transcrire un état du groupe (…) ; s’ils n’étaient pas ces témoins dociles, le système total risquerait de se désintégrer… » (LEVI STRAUSS) : la psychiatrisation de la violence de la jeunesse (et la surenchère dans la judiciarisation prônée par les candidats libéraux de cette campagne irréelle) a une fonction éminemment politique (illustrée depuis longtemps par des auteurs comme FOUCAULT ou CASTEL) : déplacer la crise du système capitaliste dans le champ individuel et médical pour pouvoir l’occulter, et en perpétuer ainsi la loi insensée.
C’est dans cette mystification idéologique que réside la véritable violence anti-sociale, et non dans la révolte désespérée d’une jeunesse déboussolée par l’absence tragique de perspectives d’avenir d’une société néo-libérale devenue folle.


