Gouvernance des techno-sciences
article publié le 12/10/2009
auteur-e(s) : Bensaude-Vincent Bernadette

Texte présenté à L’Université citoyenne d’Attac
par Bernadette Bensaude-Vincent
Dimanche 23 août 2009
Filière Sciences et Démocratie



L’émergence des nanotechnologies et de la biologie synthétique sont deux nouvelles technologies qui nous touchent dans notre quotidien, dans notre corps, nos espérances.
Comme promues avec force promesses, d’énergie bon marché, de voitures non polluantes, de matériaux intelligents, d’objets communicants, d’augmentation des performances, de vie éternelle…elles suscitent rejet et raniment vieux débat technophiles/technophobes. D’un côté des discours qui reprennent clichés « on n’arrête pas progrès » et la technique résoudra tous les problèmes tous les risques qu’elle peut entraîner ; de l’autre, nano techno sont des nécros technologies, des sous-produits du techno marché, du néolibéralisme etc. qui dénaturent science pure et belle.
Il est urgent de sortir de cet affrontement qui caricature les positions et paralyse le débat alors qu’il s’agit plutôt d’inventer et d’expérimenter une démocratie technique.

 I) quelques précisions sur technoscience

Terme forgé dans les années 1970 par Gilbert Hottois. « la recherche contemporaine dans la technique constitue le milieu naturel de développement et aussi le principal moteur ». Il souligne que la technique est présente dans construction de faits scientifiques et détermine, et conditionne les progrès de science.
Mais à côté de ce sens technique précis, ce terme a diffusé en prenant un sens vague et polémique.
Terme repris et fréquemment utilisé par des philosophes et sciences sociales mais jamais par les scientifiques.
Terme souvent utilisé dans une intention critique et polémique pour dénoncer une contamination de la science par objectifs utilitaristes ou capitalisme. Sorte aliénation de la science.
Or cet usage commun conforte et renforce l’illusion de science pure, libre, autonome.
Illusion car l’activité scientifique n’a jamais été indépendante du militaire, de l’économie, un outil pour puissance : création académie par Colbert. Technoscience pour Latour c’est le dire-vrai sur science. Latour Science in Action les technosciences souligne la multiplicité des ingrédients non-scientifiques. Les technosciences désignent la science telle qu’elle se fait et non telle qu’elle se dit (science pure, autonome). La technoscience est une pratique sans intérieur ni extérieur. Pour surmonter le clivage, il faut prendre en compte tous les alliés, les réseaux de techniciens nécessaires pour faire fonctionner la recherche au laboratoire mais aussi les financiers, les politiques etc. Les technosciences ont la charge de démolir le mythe de la pureté : tout est hétérogène, hybride, sans couture repérable entre deux morceaux Si l’activité scientifique – recherche – est toujours mêlée d’intérêts toujours « impure » alors pourquoi cette impression d’aliénation ? Parce que valeurs associées aux pratiques scientifiques et secrétés par elle : image du scholar, du clerc, de science pure et désintéressée est une valeur sociale. Faut-il alors parler d’une transmutation des valeurs aujourd’hui ? Paul Forman : technoscience fait nouveau dans années 1980 renversement priorités, de hiérarchie des valeurs caractéristique de la modernité : modernité science supérieure à technique, technique vue comme simple application, sous produit et non pas une activité en elle-même. Même ceux qui dans la modernité , qui inclinaient le plus à renverser cette hiérarchie de valeurs ne l’ont pas contestée : ni Marx, ni Dewey ni les grands ingénieurs apôtres de l’industrialisme. Or dans les années 80 l’avènement post modernité efface hiérarchie valeurs.

 II) comment je caractérise technoscience

À mes yeux il s’agit d’un régime de savoir qui se fait sentir très concrètement dans la vie des chercheurs mais n’est pas nouveau. C’est plutôt un processus qui noue ensemble plusieurs histoires qu’une révolution ou nouveau « paradigme » qui s’imposerait.
À mes yeux c’est plutôt un regain scientisme face à perte confiance dans la science.

II.1) Historique Passage graduel de pilotage militaire à pilotage économique, passage graduel des mots d’ordre interdisciplinarité aux mots d’ordre de convergence. Ambition d’unification des grandes visions :
- entrée en scène des politiques de recherche (années 50) Science The Endless Frontier : science affaire d’Etat, orientation militaire mais laisse marge d’autonomie à recherche
- années 70-80 réorientation civile vers le social et la compétition économique (Bayh Dole Act et en France recherche incitée ACI + PIR+ ATP)
- années 90 : EU Society, the Endless Frontier [1]. la recherche, l’innovation, ne sont plus des buts en soi mais doivent répondre à la « demande sociale ». et se déployer en interaction étroite avec les acteurs socio-économiques.
- années 2000 : technoscience => convergence en vue finalité. Recherche au service de valeurs proclamées ; plus de neutralité affichée. Cf NBIC for improving Human performance valeurs compétitivité et individualisme cf CTEKS société de la connaissance =

II.2) Caractéristiques de technoscience : c’est un processus qui engage une nouvelle anthropologie :

1) Premièrement, c’est un processus d’engrenage qui solidarise des secteurs d’activités – comme la science, l’industrie, l’agriculture, l’économie, la politique - au mépris de leurs revendications d’autonomie. Il n’y a plus de légitimité d’une activité de recherche « libre » au sens d’activité individuelle indépendante ayant sa fin en elle-même.
L’image de l’engrenage évoque une prise mutuelle, une sorte d’entre-capture. Seul un regard superficiel porte à croire qu’il s’agit d’une subordination de la science à des fins productives ou de la science et de la technique à la loi du marché.
Effacement des hiérarchies : Les relations de hiérarchie, supposant des éléments bien différenciés, avec des contours bien nets, tendent au contraire à s’effacer au profit d’un tissu de relations uniformes entre des éléments de plus en plus confondus. On demande à la science de « produire » des connaissances et elle ressemble de plus en plus à une activité managériale, tandis que la gestion des entreprises ou de la santé publique devient de plus en plus une affaire scientifique.

2) ce processus tend à transformer toute chose indistinctement en dispositifs. Dans les années 1970, Michel Foucault a décrit le processus historique de mise en place de dispositifs techniques de pouvoir qui défient le partage entre la zone du politique et la zone du privé, du « libre ». Ces dispositifs ou normes qui passent à l’intérieur des corps font que le politique est partout et nulle part à la fois. Désormais les briques élémentaires de la matière et du vivant sont elles-mêmes transformées en dispositifs qui doivent surveiller la biochimie des corps individuels autant que le corps social. Tout est potentiellement « à disposition » d’un sujet de plus en plus enchaîné à ces engrenages démultipliés, délocalisés.

3) ce processus est globalisant, il entraîne tout et ne laisse pas d’extérieur. La technoscience tend à constituer un système dense d’interactions sans dehors. Les humanités qui pouvaient encore prétendre constituer un contrepoint à l’emprise de plus en plus hégémonique du technoscientifique ne sont plus à l’extérieur. Les sciences humaines elles-mêmes se trouvent enrôlées dans le processus d’expérimentation sociale, appelées à mettre en place des dispositifs d’évaluation technologique, de participation, de régulation. D’où perte distance critique. Plus de prise pour faire levier.
Par son caractère totalitaire, la technoscience est une utopie, une grande utopie qui concentre et condense plusieurs utopies précédentes.

- L’ambition de re-fabriquer les humains l’apparente d’abord à une techno-utopie qui rajeunit le thème de la démesure, de l’hubris.
- Par la volonté de saisir une assise ultime pour disposer d’un éventail indéfini de possibles, c’est une utopie scientifique qui rappelle la quête de la pierre philosophale.
- Enfin c’est une utopie sociale reposant sur des mécanismes idéaux de co-construction ou d’auto-régulation.

 III) Un destin ?

Si la technoscience est définie comme un processus globalisant, faut-il conclure qu’elle est notre destin ? Dès lors qu’il n’y a plus de dehors, il semble qu’il n’y a plus de lieu pour résister. Les seules formes de résistance possibles seraient-elles le déni, le refus : soit le religieux, le shamanisme, les médecines exotiques etc. ou bien la technophobie active. Non, la technoscience n’est pas un destin. Loin d’être un système rigide qui supprimerait toute liberté de manœuvre, c’est un phénomène historique, contingent, sur lequel il faut tenter d’avoir prise. Mais où trouver prise ? Dans l’éthique, les normes et réglementations, les débats publics ? Toute tentative est expérimentale, sans succès garanti. Comment agir de l’intérieur, agir sur l’intérieur.

Technoscience est un processus qui noue ensemble 3 pôles ou piliers de notre civilisation nature, artifice (ou technê en grec), et social (ou polis en grec)

III.1) cultiver la nature plus que la protéger :
Le pôle nature est en cours de requalification. Mode du bio, protection de nature. Aux politiques et aux mouvements sociaux, il offre un nouvel objectif qui permet de dépasser les clivages politiques nationaux et d’envisager une politique à l’échelle de la planète.
Mieux, le pôle nature a suscité un cas exemplaire d’alliance entre les politiques et les chercheurs en sciences naturelles. Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat, (GIEC) créé en 1988 est une double initiative de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et des Nations Unies (Programme pour l’environnement). Ce panel d’experts s’est donné pour mission de collecter et d’évaluer en toute objectivité scientifique, les données relatives à l’évolution du climat (mesures physiques, données techniques ou économiques). Grâce à ses rapports, il fonctionne comme lanceur d’alerte, sensibilise les citoyens comme les gouvernements. Le cas exemplaire du GIEC suggère que la nature en péril motive les efforts de coopération. Attitude presque médicale, de protection.

III.2) objectiver techniques :
les rendre visibles, cela peut sembler paradoxal à ceux qui se plaignent de survalorisation de la technique. Mais de fait la techoscience fait injure à technique : elle produit du jetable du consommable pour profit maximum. Les objets techniques sont souvent prétextes à faire du profit plutôt que des objets individualisés dans un environnement global. Il faut accompagner ces technologies d’une éthique attentive aux objets. À trop discuter de déontologie, de responsabilité, on reste centré sur les sujets des technosciences. Certes l’éthique s’est un peu décentrée en préconisant des mesures pour les animaux d’expérience ou en exigeant le consentement éclairé des sujets humains. Mais en se bornant à considérer les vivants susceptibles de souffrir « comme nous », on reste encore profondément anthropocentrique. Il est temps de s’intéresser à l’objet technique comme chose inscrite dans un monde, qui interagit de multiples façons. Les cellules souches, les nanotubes de carbone, les biopuces, etc., réclament tout particulièrement qu’on s’intéresse à leur statut comme à leur devenir en dehors des usages qu’on en peut faire. Conférer à ces objets techniques un statut de droit qui nous engage à certaines obligations est un engagement politique qui devient urgent.

III.3) requalifier le politique le tissu social > individualisme :
Les mots d’ordre d’« engagement du public » dans les choix scientifiques et technologiques ou d’« innovation ouverte » ont cependant toute chance de rester lettres mortes si l’on n’est pas conscient des limites de l’entreprise et du travail à faire pour que les initiatives mises en place ne dégénèrent pas en simples rituels d’acclamations.
1) le dialogue entre experts et « profanes » suppose que les questions sur lesquelles s’engage le débat ne soient pas celles des chercheurs mais celles-là même que se posent les citoyens. Or jusqu’à présent, on consulte les citoyens sur des sujets ciblés sur lesquels on leur demande de se former une opinion. L’innovation partagée devrait procéder de ce qui intéresse et concerne les citoyens. Au lieu d’une attitude réactive, c’est une attitude positive de propositions émanant de la société civile qui permettra l’innovation partagée.
2) une deuxième exigence est l’apprentissage mutuel à travers un processus de dialogue et de délibération qui suppose non pas une « mise à niveau », une égalisation des discours, mais plutôt une prise en compte et au sérieux des divers points de vue et des valeurs des « profanes ». Ce processus d’apprentissage mutuel est le ressort essentiel de la production de savoir : des pistes de recherche, des solutions alternatives (pas forcément technoscientifiques) peuvent émerger.
3) une troisième exigence concerne l’engagement d’un grand nombre de citoyens et de groupes qui n’ont pas d’ordinaire voix aux choix politiques. En effet, la participation du public au traitement des questions technoscientifiques, est autant une forme de popularisation scientifique qu’un processus d’éducation civique. Les citoyens qui s’impliquent dans les panels ou focus groups acquièrent en plus d’une expertise sur le sujet un certain pouvoir d’agir (empowerment) et d’exercer leurs droits de citoyens. Enfin, il est essentiel que cette culture du débat participatif porte à conséquences, c’est-à-dire qu’elle fasse une différence au niveau des prises de décision, qu’elle débouche sur des processus d’innovation partagée.

Bernadette Bensaude-Vincent Août 2008

Notes

[1] Parakskevas Caracostas, Ugur Muldur rapporteurs (Commission européenne/DG/XII R&D), Society, the Endless Frontier . trad . fr. La Société, ultime frontière : une vision européenne des politiques de recherche et d’innovation pour le XXIe siècle, Etudes, Luxembourg, OPOCE, 1997.


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Les auteur(e)(s)
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