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La spéculation sur les obligations de l'Etat grec et sur l'euro

  • Type d'article: Analyse
  • Le monde de la finance est un monde à part. Son opacité et sa complexité découragent celui qui désire y comprendre quelque chose. Seuls les initiés, ceux qui travaillent dans la place (insiders) en connaissent les rouages. Et encore, cette connaissance n'est probablement que partielle. La spécialisation de ses acteurs et l'immensité du domaine font que rares sont ceux qui ont à la fois une vue d'ensemble du système et une connaissance des détails de son fonctionnement. Le monde de la finance se nourrit de son opacité, elle est la garantie de son impunité. Le bon peuple doit rester dans l'ignorance, sinon il pourrait être tenté d'y mettre bon ordre.

    Que la spéculation commence

    Les spéculateurs sont comme les prédateurs : ils prennent le moins de risques possibles et s'attaquent donc au plus faible. La Grèce était la proie toute désignée. Les deux premiers responsables de la curée semblent être la banque américaine Goldman Sachs et le hedge fund (fond spéculatif) de John Paulson.

    Les agissements de Goldman Sachs sont révélateurs de la nouvelle politique des banques d'investissement : tous les moyens sont bons pour augmenter le profit, même si c'est au détriment du client. Depuis le début des années 2000, cette banque aide la Grèce à camoufler une partie de sa dette à l'aide d'instruments financiers sophistiqués (les cross-currency swaps). Elle collabore également avec d'autres grandes banques au placement des obligations d'Etat nécessaires au financement de cette même dette (12 milliards d'euros mi-février 2010 par exemple). Bien entendu, elle touche dans les deux cas de confortables commissions pour ses services.

    Cela ne l'empêche pas, dès la fin de 2009, de vendre à terme (voir plus bas) des obligations de l'Etat grec, pariant ainsi sur sa banqueroute. D'autres acteurs financiers ont fait également ce pari. Parmi eux John Paulson. Le Financial Times nous apprend que des représentants de Paulson et des responsables de Goldman Sachs auraient rencontré à plusieurs reprises des officiels grecs. De là à penser que leur action contre la Grèce résulte d'une entente, c'est-à-dire d'une collusion, il n'y a qu'un pas. La collusion se doublerait ici d'un délit d'initié, Goldman Sachs utilisant des informations dont elle seule dispose pour spéculer contre son client. Signalons encore que John Paulson employait, à cette époque, entre 20 et 30 personnes occupées à plein temps à retirer le maximum de bénéfices de la situation.

    Les conséquences de ces attaques spéculatives sont bien connues : baisse de valeur des obligations d'Etats, augmentation des taux d'intérêt sur ces mêmes obligations et par répercussion, baisse de l'euro. Ces trois mouvements sont extrêmement néfastes pour l'économie grecque et pour la zone euro dans son ensemble. Dès le début, la duplicité, l'immoralité et la rapacité caractérisent les interventions de ces fameux acteurs financiers. Aucune notion de bien ou de mal ne les retient, aucun remord ne les poursuit.

    Dans toute cette affaire, ce qui est le plus scandaleux n'est dénoncé que par de rares économistes. Frédéric Lordon est l'un de ceux-ci. Dans le Monde diplomatique de mars 2010, il écrit ceci à propos des grandes banques sauvées à coup de milliards par les Etats : "Les banques n'ont visiblement pas de scrupule, santé refaite, à spéculer désormais contre les Etats qui les ont tirées du gouffre, faisant par là monter le coût des emprunts publics, donc aggravant le problème des déficits… dont elles sont elles-mêmes à l'origine."

    Fonctionnement du marché : prévisions auto-réalisatrices, collusion et suivisme.

    La puissance des principaux hedge funds et des banques d'investissement est colossale. Au sujet des banques d'investissement, il faut préciser qu'elles utilisent des sommes de plus en plus importantes pour spéculer pour leur propre compte et deviennent donc de vrais hedge funds. Un petit nombre de ces sociétés sont capables d'influencer le marché financier à elles seuls. Cela signifie que ce marché, malgré son importance, n'est pas un marché de concurrence parfaite. Il ne peut donc y avoir de prix d'équilibre. Plus encore, aucune théorie sur le fonctionnement de ce marché n'est concevable, aucune prévision ne peut être faite. Tout est possible : de monstrueuses bulles spéculatives complètement irrationnelles ou d'énormes baisses de valeurs incompréhensibles. On ne peut que constater après coup le comportement erratique ou moutonnier des intervenants.

    La puissance des principaux acteurs du marché explique que leurs prévisions soient souvent auto-réalisatrices. Cela signifie que leur comportement va provoquer le mouvement qu'ils prévoyaient. Dans le cas présent, ils ont prévu une baisse des obligations de l'Etat grec. En conséquence, ils ont décidé de vendre ces obligations à terme. Ces ventes ont provoqué ce qu'ils espéraient : la baisse de valeur de ces titres.

    Une fois le mouvement amorcé, il y a de fortes chances qu'il s'auto-entretienne et même qu'il se renforce. Deux types de comportements concourent à cela : la collusion et le suivisme. Le monde de la finance est plus petit que ce qu'on imagine. Les gérants des plus grands hedge funds se connaissent entre eux. Rien ne peut les empêcher de partager des informations sur leur stratégie et de travailler ensemble de manière à accentuer le mouvement qu'ils veulent provoquer. Le risque de se faire attraper est quasiment inexistant, même si les gouvernements suspectent quelque chose. Le département américain a demandé à plusieurs hedge funds de ne pas jeter les enregistrements de leurs opérations sur l'euro, afin de pouvoir déterminer leur rôle exact, voir d'éventuelles collusions. Mais il faudrait prouver ces agissements devant un tribunal et on peut être sûr que le gouvernement américain ne s'y hasardera pas!

    Même sans collusion, les mouvements du marché ont tendance à s'accentuer sous l'effet d'un phénomène bien connu : le suivisme ou comportement moutonnier. Les comportements des gros hedge funds faiseurs de marché sont observés et copiés. Lorsque les choses sont bien engagées, tous les spéculateurs s'y mettent : les assurances et les fonds de placement, les fonds de pension et jusqu'aux petits boursicoteurs. Tout le monde est gagnant sans grand risque. C'est la curée qui peut déboucher en peu de temps sur une catastrophe. Le mouvement échappe à tout contrôle et peut prendre une ampleur tout à fait irrationnelle. Il faut préciser toutefois que ce scénario est surtout valable pour la formation de bulles spéculatives, comme par exemple celle de l'immobilier américain, un peu moins pour les mouvements de baisse, puisque ceux-ci sont forcément limités.

    Les credit default swaps (CDS)

    Il importe peu de savoir si ce sont les credit default swaps (CDS) ou les ventes à terme qui ont été utilisés au départ pour amorcer un énorme mouvement spéculatif. L'attention des gouvernements s'est portée dans un premier temps sur les CDS, mais il est probable que tous les instruments et produits ont été utilisés simultanément. Les spéculateurs ont à leur disposition une vaste panoplie de moyens d'attaque.

    Les CDS sont un extraordinaire exemple des dérives de la finance pouvant aboutir à l'absurde. Il s'agit d'un titre négociable qui représente une espèce d'assurance contre le défaut de paiement d'un débiteur, ici l'Etat grec. En cas d'impossibilité pour le débiteur de rembourser sa dette, l'institut émetteur du titre (en l'occurrence essentiellement de grandes banques et assurances) paie à sa place. Bien sûr, plus le risque de non paiement est grand, plus la prime à payer augmente. Comme la prime à payer correspond au prix du CDS, le prix du CDS, donc sa valeur, augmente.

    Dans la logique des choses, seul le détenteur d'une obligation d'Etat peut songer à se protéger du non paiement par l'achat d'un CDS. Mais c'est sans compter sur le génie des financiers. Le CDS est devenu indépendant de l'obligation d'Etat dont il assure le non paiement. N'importe qui peut donc l'acheter ou le vendre sans détenir l'obligation correspondante. Le CDS devient ainsi un pur objet de spéculation, plus précisément un pur pari sur la faillite d'un Etat. Certains commentateurs ont montré l'aberration de cette situation en utilisant une analogie très parlante : c'est un peu comme si vous assuriez la maison de votre voisin contre l'incendie, avec l'effet pervers que vous serez tentez d'y mettre le feu. Vous résisterez peut-être à la tentation, mais le spéculateur, lui, n'hésitera pas !

    Si les grands opérateurs financiers utilisent les CDS, c'est principalement pour deux raisons : d'une part, la valeur de ce produit dérivé est inférieure à celle de l'obligation, donc le capital à investir au départ est moins grand, d'autre part, les variations de valeur sont plus importantes, donc également les possibilités de gains. Fin de l'été 2009, la prime de base se montait à un peu plus de 100 points, ce qui signifie qu'il fallait payer 10 000 euros pour assurer 1 millions d'obligations (1 %). Début février 2010, la prime était passée à 420 points. La valeur du CDS avait donc été multipliée par quatre.

    Les ventes à découvert

    Les ventes à terme à découvert ou plus simplement ventes à découvert sont les produits dérivés les plus destructeurs en cas de baisse des marchés. Elles avaient déjà fait parler d'elles lorsque, au plus fort de la crise de 2008 (septembre), la banque centrale américaine et les autorités monétaires britanniques avaient décidé de les interdire.

    La vente à découvert consiste à vendre, parfois à très court terme (quelques heures) un titre que l'on ne possède pas au moment de la conclusion du contrat. Dans le cas qui nous intéresse ici, le titre est une obligation d'Etat. Prenons un exemple : L'obligation de l'Etat grec est cotée 10 000 euros. Vous pensez que sa valeur va fortement baisser dans les mois qui suivent. Sur la base de votre prévision, vous vendez, à trois mois et le plus cher possible, une obligation que vous ne possédez pas. Vous trouvez un acheteur qui est d'accord de payer 9 800 euro. Trois mois plus tard, l'obligation est cotée 9300 euros. Vous achetez donc une obligation 9300 pour la revendre 9800 comme votre contrat le prévoit. Vous avez gagné 500 euros moins les frais et commissions.

    Pour le spéculateur, les avantages de la vente à découvert sont multiples. D'abord, comme nous l'avons vu, il permet de réaliser des gains alors même que le marché est baissier, ce qui n'est pas possible avec les opérations classiques de bourse. Ensuite, il s'agit de l'instrument financier le plus puissant dans ce cas là et ceci pour une raison très simple. La rentabilité d'une opération se calcule en mettant en rapport le profit réalisé et le capital engagé. Or, ici, le capital engagé dans l'opération est insignifiant, puisqu'il s'agit des frais et commissions payés à la conclusion du contrat. Cela explique que les hedge funds et les banques d'investissement aient pu prendre des paris démesurés sur la faillite de l'Etat grec.

    Le rôle des agences de notation

    Le monde de la finance fonctionne dans l'opacité et en vase clos. Tous les acteurs se connaissement; ils proviennent des mêmes écoles, partagent les mêmes valeurs et adoptent les mêmes comportements. Cela est valable pour les experts des agences de notation, sensés procéder à une évaluation objective de la solidité financière d'une entreprise ou d'un Etat, ainsi que du risque que présente un emprunt ou le produit dérivés émis par une grande banque.

    Il existe trois agences de notation "globale" : Standard & Poor's, Moody's et Fitch Ratings. Contre tout logique, il s'agit de société privées. Elles ne font l'objet d'aucun contrôle étatique et ne publient pas leurs méthodes d'évaluation. Elles font l'unanimité contre elles, notamment au niveau politique et pourtant elles existent et fonctionnent comme cela depuis 1920 pour la plus jeune d'entre elles.

    La critique la plus fondamentale concerne leur mode de rémunération : elles se font payer par les émetteurs des emprunts ou des produits financiers qu'elles notent, ce qui rend ce que l'on appelle pudiquement "les conflits s'intérêt" inévitables. L'Etat ou l'entreprise qui veut émettre un emprunt est obligé d'obtenir "une bonne note" pour bénéficier du taux d'intérêt le plus bas possible. Comment éviter qu'il ou elle offre une rallonge aux experts qui l'évaluent ? Personne n'est là pour le contrôler. Comme on le voit, le monde de la finance n'est pas à une absurdité près, mais ces absurdités n'ont qu'un seul but : maximiser le profit de tous ses acteurs.

    Les conséquences de l'incompétence et de la corruption des agences sont bien connues. Dans un premier temps, cela les conduit à attribuer des notations surévaluées. Puis, lorsque les choses tournent mal, elles réagissent très tardivement, puisque abaisser leurs évaluations c'est admettre leur erreur. En outre, lorsqu'elles réagissent, la correction est excessive, comme si elles voulaient reprendre l'initiative. La réaction du marché est alors brutale, puisque la situation de crise est alors "officialisée"par les agences.

    C'est ce processus que l'on a vu à l'œuvre en été 2007. Les agences avaient maintenu leur note maximale (AAA) pour les fameux CDO (Collaterised Debt Obligations) pendant des années (de 2001 à début 2007). Ces obligations résultaient de la titrisation de créances pourries, principalement immobilières. Début de l'été 2007, l'augmentation massive des défauts de paiement oblige les agences à ouvrir les yeux sur les produits qu'elles avaient cautionnés et à dégrader leurs notes, (Alternatives économiques, "La crise") nourrissant ainsi immédiatement une réaction en chaîne : l'action des spéculateurs et celle des agences se renforcent mutuellement, amplifiant les mouvements du marché de manière totalement aberrante.

    On retrouve sensiblement la même logique et le même fonctionnement dans la crise grecque. Le 16 décembre 2009, Fitch dégrade la dette de l'Etat d'un cran, rejointe à quelques jours d'intervalle par ses deux "concurrentes". Cela n'est pas trop grave, les obligations grecques sont considérées comme de qualité moyenne inférieure, mais au premier cran (BBB+) de cette catégorie qui en comporte trois. Il faut attendre le 27 avril, pour que Standard & Poor's sonne la charge : elle abaisse sa note de 3 crans (à BB+) ce qui fait dégringoler la qualité de ces obligations dans la catégorie spéculative. De manière plus imagée, les spécialistes qualifient ces créances de pourries. Cette agence accompagne sa nouvelle cotation d'un avertissement : "Les détenteurs d'emprunts grecs ne devront pas s'attendre à récupérer plus de 30 à 50 % de leur mise". Elle accentue ainsi la panique, alimente la spirale infernale et joue ainsi le jeu des spéculateurs. On ne peut que constater les dégâts : vente des obligations grecques, augmentation des taux d'intérêt sur les anciens prêts du fait de la baisse de valeur de ces obligations et répercussion immédiate sur les taux des nouveaux emprunts.

    La puissance des marchés, l'impuissance des Etats

    La puissance des marchés financiers est phénoménale. Selon un rapport de la Banques des Règlements internationaux, le seul marché des produits dérivés atteignait 600 000 milliards de dollars en juin 2009, soit 10 fois le montant du PIB mondial (production totale de biens et de services). Selon la même source, le volume moyen échangé chaque jour sur le marché des changes s'établissait à 3 210 milliards de dollars en 2007. Il n'a fait qu'augmenter depuis. La très grande majorité des transactions ont lieu de gré à gré ("over the counter" ou OTC), c'est-à-dire en dehors des marchés organisés. Il s'agit de marchés non réglementés et à l'opacité complète qui ne publient ni les cotations, ni l'identité des intervenants. Les transactions se font directement entre deux parties qui fixent elles-mêmes les règles de l'échange. Enfin, la très grande majorité des transactions sont purement spéculatives, c'est-à-dire qu'elles ne servent pas à la couverture d'une opération commerciale. Pour le marché des changes, la part spéculative se monterait à 98 % des transactions.

    Face à ses machines infernales, les chefs d'Etat sont impuissants. Début février, la Commission européenne met la Grèce sous tutelle et exige un plan d'austérité drastique. Georges Papandreou reconnaît que les mesures peuvent être douloureuses, mais insiste sur le fait que "l'effort vise à arrêter la marche du pays vers l'abîme". Les déclarations qui se veulent rassurantes se succèdent. Rien n'y fait. Les interventions des dirigeants européens sont interprétées comme des preuves du bien fondé des prévisions les plus pessimistes et la spéculation peut reprendre de plus belle.

    Début mars, la Commission européenne s'intéresse aux CDS. Face à la menace d'un tour de vis réglementaire, les hedge funds les plus gros reportent en partie leurs spéculations sur un marché plus anonyme, celui des devises, pariant sur la baisse de l'euro. Le 18 mai, les autorités allemandes interdisent les ventes à découvert et les CDS à des fins spéculatives. Mme Merkel parle de "bataille entre le pouvoir politique et les marchés". Les spécialistes mettent en doute la portée de cette interdiction si elle n'est pas adoptée à Londres ou New-York. Il existe toujours d'autres marchés ou d'autres produits (en particulier les ventes à options). La bataille est perdue et les Etats se soumettent aux diktats de la finance.

    Si les choses se sont calmées en juin, c'est que les profits à faire sur la Grèce ont été engrangés. Jusqu'à quand cette trêve durera-t-elle ? Quelles seront les prochaines victimes ?

    Le seul espoir que cela cesse est bien maigre. Il faudrait pour cela une prise de conscience des dirigeants des principales puissances économiques. Seule l'interdiction générale de tous les produits dérivés utilisés à des fins spéculatives pourrait aboutir à la fermeture du grand casino mondial. Bien sûr, les soi-disant experts prétendent que cela n'est pas possible alors qu'il suffirait pour cela d'obliger les utilisateurs de ces produits à prouver un lien direct avec une opération commerciale. Les produits dérivés avaient été conçus à l'origine pour cela : offrir aux entreprises une couverture contre les pertes de change ou les hausses du prix des matières premières.

    Joschka Fischer, ancien vice-chancelier allemand, pose aux gouvernements européens la question de savoir "s'ils ont la moindre idée de ce qui se trame à la table autour de laquelle ils sont assis, à jouer à la roulette avec l'histoire." On peut en effet se le demander.

    Gérald Mermet / Attac-Suisse / 23 juin 2010

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